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Alexander von Humboldt: „De l’unité native de l’espèce humaine“, in: ders., Sämtliche Schriften digital, herausgegeben von Oliver Lubrich und Thomas Nehrlich, Universität Bern 2021. URL: <https://humboldt.unibe.ch/text/1845-Alex_v_Humboldt-04-neu> [abgerufen am 17.04.2024].

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https://humboldt.unibe.ch/text/1845-Alex_v_Humboldt-04-neu
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Titel De l’unité native de l’espèce humaine
Jahr 1846
Ort Paris
Nachweis
in: Nouvelles annales des voyages et des sciences géographiques 111:3 (Juli 1846), S. 112–120.
Postumer Nachdruck
Alexander von Humboldt, Ueber die Urvölker von Amerika und die Denkmähler welche von ihnen übrig geblieben sind. Anthropologische und ethnographische Schriften, herausgegeben von Oliver Lubrich, Hannover: Wehrhahn 2009, S. 145–153.
Sprache Französisch
Typografischer Befund Antiqua; Auszeichnung: Kursivierung; Fußnoten mit Ziffern.
Identifikation
Textnummer Druckausgabe: VI.50
Dateiname: 1845-Alex_v_Humboldt-04-neu
Statistiken
Seitenanzahl: 9
Zeichenanzahl: 19829

Weitere Fassungen
Alex. v. Humboldt über das Menschengeschlecht (Augsburg, 1845, Deutsch)
Volksstämme (Wien, 1845, Deutsch)
Sur les races humaines et sur les langues, aperçus ethnographiques, extraits du Cosmos ou Essai d’une description physique du monde, par M. A. de Humboldt, tome Ier, dont la traduction française par M. Faye, revue par l’auteur et par MM. Arago, Élie de Beaumont et Guigniaut, paraîtra prochainement chez Gide (Paris, 1845, Französisch)
De l’unité native de l’espèce humaine (Paris, 1846, Französisch)
The Universal Brotherhood of Man (Newcastle-upon-Tyne, 1849, Englisch)
On the Races of Man (Hartford, Connecticut, 1850, Englisch)
On the races of man (London, 1850, Englisch)
The univseral brotherhood of man (Edinburgh, 1850, Englisch)
The universal brotherhood of man (London, 1850, Englisch)
[Kurzer Textauszug] (Sheffield, 1851, Englisch)
Die Einheit des Menschengeschlechts (Breslau, 1852, Deutsch)
Man – races – language (Edinburgh, 1853, Englisch)
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DE L’UNITÉ NATIVE DE L’ESPÈCE HUMAINE,par M. Alex. de Humboldt.

Le tableau général de la nature que j’essaye de dresserserait incomplet, si je n’entreprenais de décrire ici éga-lement, en quelques traits caractéristiques, l’espèce hu-maine considérée dans ses nuances physiques, dans ladistribution géographique de ses types contemporains,dans l’influence que lui ont fait subir les forces terres-tres, et qu’à son tour elle a exercée, quoique plus faible-ment, sur celles-ci. Soumise, bien qu’à un moindre de-gré que les plantes et les animaux, aux circonstances dusol et aux conditions météorologiques de l’atmosphère,par l’activité de l’esprit, par le progrès de l’intelligencequi s’élève peu à peu, aussi bien que par cette merveil-leuse flexibilité d’organisation qui se plie à tous les climats,notre espèce échappe plus aisément aux puissances de lanature; mais elle n’en participe pas moins d’une manièreessentielle à la vie qui anime notre globe tout entier.C’est par ces secrets rapports que le problème si obscuret si controversé de la possibilité d’une origine communepour les différentes races humaines, rentre dans la sphèred’idées qu’embrasse la description physique du monde.L’examen de ce problème marquera, si je puis m’expri-mer ainsi, d’un intérêt plus noble, de cet intérêt supé-rieur qui s’attache à l’humanité, le but final de monouvrage. L’immense domaine des langues, dans la struc-ture si variée desquelles se réfléchissent mystérieusement|113| les aptitudes des peuples, confine de très-près à celui dela parenté des races; et ce que sont capables de produiremême les moindres diversités de race, nous l’apprenonspar un grand exemple, celui de la culture intellectuellesi diversifiée de la nation grecque. Ainsi les questions lesplus importantes que soulève l’histoire de la civilisationde l’espèce humaine, se rattachent aux notions capitalesde l’origine des peuples de la parenté des langues, del’immutabilité d’une direction primordiale tant de l’âmeque de l’esprit.Tant que l’on s’en tint aux extrêmes dans les variationsde la couleur et de la figure, et que l’on se laissa pré-venir à la vivacité des premières impressions, on fut portéà considérer les races, non comme de simples variétés,mais comme des souches humaines, originairement dis-tinctes. La permanence de certains types (1) en dépit desinfluences les plus contraires des causes extérieures, sur-tout du climat, semblait favoriser cette manière de voir,quelque courtes que soient les périodes de temps dontla connaissance historique nous est parvenue. Mais, dansmon opinion, des raisons plus puissantes militent en fa-veur de l’unité de l’espèce humaine, savoir, les nom-breuses gradations (2) de la couleur de la peau et de la
(1) Tacite, dans ses considérations sur la population de la Bre-tagne (Agricola, cap. II), distingue à merveille ce qui peut te-nir aux influences du climat, de ce qui, chez les tribus venuésdu dehors, appartient, au contraire, à l’antique et immuablepouvoir du type héréditaire. «Britanniam qui mortales initiocoluerunt indigenæ an advecti, ut inter barbaros, parum com-pertum. Habitus corporis varii, atque ex eo argumenta; nam-que rutilæ Caledoniam habitantium comæ, magni artus Germa-nicam originem adseverant. Silurum colorati vultus et tortiplerumque crines, et posita contra Hispania, Iberos veteres tra-jecisse, easque sedes occupasse fidem faciunt; proximi Gallis,et similes sunt: seu durante originis vi; seu, procurrentibusin diversa terris, positio cœli corporibus habitum dedit.» Cf.sur la permanence des types de configuration dans les régionschaudes et froides de la terre et des montagnes du NouveauContinent, ma Relation historique, t. I, p. 498-503; t. II,p. 572-574.(2) Cf. sur la race américaine en général le magnifique ou-vrage de Samuel George Morton: Crania americana, 1839,
|114| structure du crâne, que les progrès rapides de la sciencegéographique ont fait connaître dans les temps moder-nes; l’analogie que suivent, en s’altérant, d’autres classesd’animaux, tant sauvages que privés; les observationspositives que l’on a recueillies sur les limites prescrites àla fécondité des métis (1). La plus grande partie des con-trastes dont on était si frappé jadis s’est évanouie devantle travail approfondi de Tiedemann sur le cerveau desNègres et des Européens, devant les recherches anato-miques de Wrolik et de Weber sur la configuration dubassin. Si l’on embrasse dans leur généralité les nationsafricaines de couleur foncée, sur lesquelles l’ouvrage ca-pital de Prichard a répandu tant de lumières, et si on lescompare avec les tribus de l’archipel méridional de l’Indeet des îles de l’Australie occidentale, avec les Papous etles Alfourous (Harafores, Endamènes) on aperçoit clai-rement que la teinte noire de la peau, les cheveux cré-pus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d’êtretoujours associés (2). Tant qu’une faible partie de laterre fut ouverte aux peuples de l’Occident, des vues ex-clusives dominèrent parmi eux. La chaleur brûlante destropiques et la couleur noire du teint semblèrent insépa-rables. «Les Éthiopiens, »chantait l’ancien poëte tra-gique Théodectes de Phaselis (3), «doivent au dieu du
p. 62-86, et sur les crânes apportés par Pentland du haut paysde Titicaca, Dublin Journal of Medical and Chemical Sciences,vol. V, 1834, p. 475; Alcide d’Orbigny, L’Homme américain con-sidéré sous ses rapports physiologiques et moraux, 1839, p. 221.Voyez aussi les Voyages dans l’intérieur de l’Amérique du Nord,par le prince Maximilien de Wied, 1839, allem.; livre si richeen fines observations ethnographiques.(1) Rudolph Wagner, Sur la génération des métis et des bâ-tards, dans ses remarques jointes à la traduction allemande del’ouvrage de Prichard, Histoire naturelle de l’espèce humaine,t. I, p. 174-188.(2) Prichard, t. I, p. 431; t. II, p. 363-369.(3) Onésicrite dans Strabon, XV, p. 690 et 695 Casaub. —Welcker (Sur les Tragèdies grecques, en allem. t III, p. 1078),pense que les vers de Théodectes cités par Strabon étaient em-pruntés à une tragédie perdue qui portait peut-être le titre deMemnon.
|115| soleil, qui s’approche d’eux dans sa course, le sombreéclat de la suie dont il colore leur corps. »Il fallut lesconquêtes d’Alexandre, qui éveillèrent tant d’idées de géo-graphie physique, pour engager le débat relatif à cetteproblématique influence des climats sur les races d’hom-mes. «Les familles des animaux et des plantes, »dit undes plus grands anatomistes de notre âge, Jean Müller,dans sa Physiologie de l’homme, « se modifient durantleur propagation sur la face de la terre, entre les limitesqui déterminent les espèces et les genres. Elles se perpé-tuent organiquement comme types de la variation desespèces. Du concours de différentes causes, de différen-tes conditions, tant intérieures qu’extérieures, qui nesauraient être signalées en détail, sont nées les races pré-sentes des animaux; et leurs variétés les plus frappantesse rencontrent chez ceux qui ont en partage la facultéd’extension la plus considérable sur la terre. Les raceshumaines sont les formes d’une espèce unique, qui s’ac-couplent en restant fécondes, et se perpétuent par la gé-nération. Ce ne sont point les espèces d’un genre; car,si elles l’étaient, en se croisant, elles deviendraient sté-riles. De savoir si les races d’hommes existantes descen-dent d’un ou de plusieurs hommes primitifs, c’est cequ’on ne saurait découvrir par l’expérience (1)
Les Recherches géographiques sur le siége primordial,où, comme on dit, sur le berceau de l’espèce humaine,ont dans le fait un caractère purement mythique. «Nousne connaissons, »dit Guillaume de Humboldt, dans untravail encore inédit sur la diversité des langues et despeuples, «nous ne connaissons ni historiquement, nipar aucune tradition certaine, un moment où l’espècehumaine n’ait pas été séparée en groupes de peuples. Sicet état de choses a existé dès l’origine, ou s’il s’est produitplus tard, c’est ce qu’on ne saurait décider par l’his-toire. Des légendes isolées se retrouvant sur des pointstrès-divers du globe, sans communication apparente,sont en contradiction avec la première hypothèse, etfont descendre le genre humain tout entier d’un couple
(1) Joh. Müller, Physiologie de l’homme, en allem., t. II,p. 768, 772-774.
|116| unique. Cette tradition est si répandue, qu’on l’a quel-quefois regardée comme un antique souvenir des hom-mes. Mais cette circonstance même prouverait plutôt qu’iln’y a là aucune transmission réelle d’un fait, aucun fon-dement vraiment historique, et que c’est tout simple-ment l’identité de la conception humaine, qui partout aconduit les hommes à une explication semblable d’unphénomène identique. Un grand nombre de mythes,sans liaison historique les uns avec les autres, doiventainsi leur ressemblance et leur origine à la parité desimaginations ou des réflexions de l’esprit humain. Ce quimontre encore, dans la tradition dont il s’agit, le carac-tère manifeste de la fiction, c’est qu’elle prétend expli-quer un phénomène en dehors de toute expérience, celuide la première origine de l’espèce humaine, d’une ma-nière conforme à l’expérience de nos jours; la manière,par exemple, dont, à une époque où le genre humaintout entier comptait déjà des milliers d’années d’exis-tence, une île déserte ou un vallon isolé dans les mon-tagnes peut avoir été peuplé. En vain la pensée se plon-gerait dans la méditation du problème de cette premièreorigine; l’homme est si étroitement lié à son espèce etau temps, que l’on ne saurait concevoir un être humainvenant au monde sans une famille déjà existante, et sansun passé. Cette question donc ne pouvant être résolue nipar la voie du raisonnement ni par celle de l’expérience,faut-il penser que l’état primitif, tel que nous le décritune prétendue tradition, est réellement historique, oubien que l’espèce humaine, dès son principe, couvrit laterre en forme de peuplades? C’est ce que la science deslangues ne saurait décider par elle-même, comme ellene doit point non plus chercher une solution ailleurspour en tirer des éclaircissements sur les problèmes quil’occupent.»
L’humanité se distribue en simples variétés, que l’ondésigne par le mot un peu indéterminé de races. Demême que dans le règne végétal, ou dans l’histoire naturelledes oiseaux et des poissons, il est plus sûr de grouper lesindividus en un grand nombre de familles, que de lesréunir en un petit nombre de sections embrassant des|117| masses considérables; de même, dans la déterminationdes races, il me paraît préférable d’établir de petites fa-milles de peuples. Que l’on suive la classification de monmaître Blumenbach en cinq races (Caucasique, Mon-golique, Américaine, Ethiopique et Malaie), ou bienqu’avec Prichard on reconnaisse sept races (1) (Iranienne,Touranienne, Américaine, des Hottentots et Bouschmans,des Nègres, des Papous et des Alfourous), il n’en est pasmoins vrai qu’aucune différence radicale et typique,aucun principe de division naturel et rigoureux ne ré-git de tels groupes. On sépare ce qui semble former lesextrêmes de la figure et de la couleur, sans s’inquiéterdes familles de peuples qui échappent à ces grandesclasses et que l’on a nommées, tantôt races scythiques,tantôt races allophyliques. Iraniens est, à la vérité, unedénomination mieux choisie pour les peuples d’Europeque celle de Caucasiens; et pourtant il faut bien avouerque les noms géographiques, pris comme désignationsde races, sont extrêmement indéterminés, surtout quandle pays qui doit donner son nom à telle ou telle racese trouve, comme le Touran ou Mawerannahr, parexemple, avoir été habité, à différentes époques (2), par
(1) Prichard, t. I, p. 295; t. III, p. 11.(2) L’arrivée tardive des tribus turques et mongoles, soit surl’Oxus, soit dans le steppe des Kirghises, est en oppositionavec l’opinion de Niebuhr, selon laquelle les Scythes d’Héro-dote et d’Hippocrate auraient été des Mongols. Il est beaucoupplus vraisemblable que les Scythes (Scolotes) doivent être rap-portés aux Massagètes indo-germains (Alains). Les Mongols,les vrais Tatares (ce dernier nom fut donné plus tard mal à pro-pos à des tribus purement turques en Russie et en Sibérie), ha-bitaient alors bien loin dans l’est de l’Asie, Cf. mon Asie cen-trale, t. I, p 239 et 400; et l’Examen critique de l’histoire de laGéographie, t. II, p. 320. Un linguiste distingué, le professeurBuschmann, rappelle que Firdoussi, dans le Schahnameh, quidébute par une histoire à demi mythique, fait mention d’une«forteresse des Alains» sur les bords de la mer, où Selm, le filsaîné du roi Féridoun (deux siècles certainement avant Cyrus),voulait se réfugier. Les Kirghises de la steppe dite scythiqueétaient originairement une population finnoise; ils sont aujour-d’hui vraisemblablement, avec leurs trois hordes, le plus nom-breux de tous les peuples nomades, et ils vivaient déjà au
|118| les souches de peuples les plus diverses, d’origine indo-germanique et finnoise, mais non pas mongolique.
Les langues, créations intellectuelles de l’humanité,et qui tiennent de si près aux premiers développementsde l’esprit, ont, par cette empreinte nationale qu’ellesportent en elles-mêmes, une haute importance pour ai-der à reconnaître la ressemblance ou la différence desraces. Ce qui leur donne cette importance, c’est que lacommunauté de leur origine est un fil conducteur, aumoyen duquel on pénètre dans le mystérieux labyrinthe,où l’union des dispositions physiques du corps avec lespouvoirs de l’intelligence se manifeste sous mille formesdiverses. Les remarquables progrès que l’étude philoso-phique des langues a faits en Allemagne depuis moins d’undemi-siècle, facilitent les recherches sur leur caractèrenational (1), sur ce qu’elles paraissent devoir à la parentédes peuples qui les parlent. Mais, comme dans toutes lessphères de la spéculation idéale, à côté de l’espoir d’unbutin riche et assuré, est ici le danger des illusions sifréquentes en pareille matière.Des études ethnographiques positives, soutenues parune connaissance approfondie de l’histoire, nous ap-prennent qu’il faut apporter de grandes précautions danscette comparaison des peuples et des langues dont ils sesont servi à une époque déterminée. La conquête, unelongue habitude de vivre ensemble, l’influence d’une re-
vie siècle dans la steppe où je les ai vus. Le Byzantin Ménandre(p. 380-382. éd. Niebuhr), raconte positivement que le chakandes Turks (Thu-Khiu), en 569, fit présent d’une esclave kir-ghise à l’ambassadeur de Justin II, Zémarque; il appelle cetteesclave une χερχίς, et de même chez Aboulgasi (Historia Mongo-lorum et Tatarorum) les Kirghises sont nommés Kirkiz. La res-semblance des mœurs, là où la nature du pays leur imprime uncaractère dominant, est une preuve fort peu certaine de l’iden-tité des races. La vie des steppes produit chez les Turks (Ti,Tukiu), chez les Baschkirs (Finnois), chez les Kirghises, chezles Torgod et les Dsungares (Mongols), les usages communs auxtribus nomades, celui des tentes de feutre, par exemple, trans-portées sur des chars, et dressées auprès des troupeaux.(1) Guillaume de Humboldt, Sur la diversité de structure deslangues humaines, dans le grand ouvrage sur la langue Kawi,dans l’île de Java, t. I, p. xxi, xlviii et ccxiv.
|119| ligion étrangère, le mélange des races, lors même qu’ilaurait eu lieu avec un petit nombre d’immigrants plusforts et plus civilisés, ont produit un phénomène qui seremarque à la fois dans les deux continents, savoir, quedeux familles de langues entièrement différentes peuventse trouver dans une seule et même race; que, d’un autrecôté, chez des peuples très-divers d’origine peuvent serencontrer des idiomes d’une même souche de langues.Ce sont les grands conquérants asiatiques qui, par la puis-sance de leurs armes, par le déplacement et le boulever-sement des populations, ont surtout contribué à créerdans l’histoire ce double et singulier phénomène.
Le langage est une partie intégrante de l’histoire natu-relle de l’esprit; et bien que l’esprit, dans son heureuseindépendance, se fasse à lui-même des lois qu’il suit sousles influences les plus diverses, bien que la liberté quilui est propre s’efforce constamment de le soustraire àces influences, pourtant il ne saurait s’affranchir tout àfait des liens qui le retiennent à la terre. Toujours ilreste quelque chose de ce que les dispositions naturellesempruntent au sol, au climat, à la sérénité d’un cield’azur, ou au sombre aspect d’une atmosphère chargéede vapeurs. Sans doute la richesse et la grâce dans lastructure d’une langue sont l’œuvre de la pensée, dontelles naissent comme de la fleur la plus délicate de l’es-prit; mais les deux sphères de la nature physique et del’intelligence ou du sentiment n’en sont pas moins étroi-tement unies l’une à l’autre; et c’est ce qui fait quenous n’avons pas voulu ôter à notre tableau du mondece que pouvaient lui communiquer de coloris et de lu-mière ces considérations, toutes rapides qu’elles sont,sur les rapports des races et des langues.En maintenant l’unité de l’espèce humaine, nous re-jetons, par une conséquence nécessaire, la distinctiondésolante de races supérieures et de races inférieures (1).
(1) La doctrine si désolante, et plus tard tant de fois repro-duite, de l’inégalité du droit à la liberté parmi les hommes, etde l’esclavage comme étant une institution fondée sur la nature,se trouve, hélas! développée avec une rigueur toute systéma-tique dans Aristote, Politique, 1, 3, 5, 6.
|120| Sans doute il est des familles de peuples plus susceptiblesde culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il n’enest pas de plus nobles que les autres. Toutes sont égale-ment faites pour la liberté, pour cette liberté qui, dansun état de société peu avancé, n’appartient qu’à l’indi-vidu; mais qui, chez les nations appelées à la jouissancede véritables institutions politiques, est le droit de lacommunauté tout entière. «Une idée qui se révèle àtravers l’histoire en étendant chaque jour son salutaireempire, une idée qui, mieux que toute autre, prouve lefait si souvent contesté, mais plus souvent encore malcompris, de la perfectibilité générale de l’espèce, c’estl’idée de l’humanité. C’est elle qui tend à faire tomberles barrières que des préjugés et des vues intéressées detoute sorte ont élevées entre les hommes, et à faire envi-sager l’humanité dans son ensemble, sans distinction dereligion, de nation, de couleur, comme une grande fa-mille de frères, comme un corps unique, marchant versun seul et même but, le libre développement des forcesmorales. Ce but est le but final, le but suprême de lasociabilité, et en même temps la direction imposée àl’homme par sa propre nature, pour l’agrandissementindéfini de son existence. Il regarde la terre, aussi loinqu’elle s’étend; le ciel, aussi loin qu’il le peut découvrir,illuminé d’étoiles, comme son intime propriété, commeun double champ ouvert à son activité physique et in-tellectuelle. Déjà l’enfant aspire à franchir les montagneset les mers qui circonscrivent son étroite demeure; etpuis, se repliant sur lui-même comme la plante, il sou-pire après le retour. C’est là, en effet, ce qu’il y a dansl’homme de touchant et de beau, cette double aspirationvers ce qu’il désire et vers ce qu’il a perdu; c’est ellequi le préserve du danger de s’attacher d’une manièreexclusive au moment présent. Et de la sorte, enracinéedans les profondeurs de la nature humaine, commandéeen même temps par ses instincts les plus sublimes, cetteunion bienveillante et fraternelle de l’espèce entière de-vient une des grandes idées qui président à l’histoire del’humanité (1)(Cosmos.)

(1) Guillaume de Humboldt, Sur la langue kawi, t. III,