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Alexander von Humboldt: „Sur quelques points importans de la géographie de la Guyane“, in: ders., Sämtliche Schriften digital, herausgegeben von Oliver Lubrich und Thomas Nehrlich, Universität Bern 2021. URL: <https://humboldt.unibe.ch/text/1837-Sur_quelques_points-1> [abgerufen am 05.02.2023].

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Titel Sur quelques points importans de la géographie de la Guyane
Jahr 1837
Ort Paris
Nachweis
in: Nouvelles annales des voyages et des sciences géographiques 14:2 [= 74:2] (April–Juni 1837), S. 137–180.
Entsprechungen in Buchwerken
Separatum [Nachweis: Extrait des Nouvelles annales des voyages] [Paris: A. Pihan de la Forest 1837], 44 Seiten.
Sprache Französisch
Schriftart Antiqua
Identifikation
Textnummer Druckausgabe: V.63
Dateiname: 1837-Sur_quelques_points-1
Statistiken
Seitenanzahl: 44
Zeichenanzahl: 63357

Weitere Fassungen
Sur quelques points importans de la géographie de la Guyane (Paris, 1837, Französisch)
Ueber einige wichtige Punkte der Geographie Guyana’s (Berlin, 1837, Deutsch)
Ueber einige wichtige Punkte der Geographie von Guyana (Berlin, 1837, Deutsch)
Uber einige wichtige Punkte der Geographie Guyana’s (Leipzig, 1841, Deutsch)
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SURQUELQUES POINTS IMPORTANS DE LA GÉOGRAPHIE DE LA GUYANE. Par A. de HUMBOLDT.


La vaste étendue de terrain comprise entre lestrois systèmes de rivières du Rupunury, du Caroni et du Rio Branco, c’est-à-dire, entre les affluensde l’Essequibo, du Bas-Orénoque et de l’Amazone,a heureusement excité de nouveau, depuis six ans,l’intérêt des géographes. Des travaux appuyés surdes positions déterminées astronomiquement, rem-placeront peu à peu des combinaisons fondées surde vagues itinéraires. En 1831, M. William Hill-house, guidé par un zèle désintéressé, a esquissé lecours du Massarouni. Le capitaine Owen, en re-montant en 1833 le Démérari jusqu’au point oùprès de la grande cataracte le fleuve approche, parles 5° 25′ de latitude N., jusqu’à la distance dequatre milles de l’Essequibo, à l’ouest des YéyaHills, a offert à la géographie de ces sauvages con- |138| trées, par des moyens qui méritent la plus hauteconfiance, un point de longitude propre à servir depoint de départ aux voyageurs qui, pénétrant versl’ouest et vers le sud-ouest, emploient dans leurstravaux le transport du temps par des chronomètres.A la fin de l’année 1834, le conseil de la sociétéroyale de géographie à Londres, a proposé au gou-vernement une expédition dont le double but étaitd’explorer l’intérieur de la Guyane anglaise sousle rapport de la géographie et de la physique gé-nérale, et de lier (1) astronomiquement des pointsbien déterminés dans les possessions britanniquesavec la partie la plus orientale du Haut-Orénoque près de la mission de l’Esmeralda et du Cerro-Duida,vers laquelle j’ai pu porter mes instrumens dans lecours d’une navigation de rivières de plus de 480lieues (2). Comme il est d’un vif intérêt pour la géo-
(1) Journal of the royal Geogr. Society, vol. 6, P. II, p. 7et 10 dans les additions. L’instruction rédigée par le secré-taire de la Société, le capitaine Maconochie, aujourd’huistationné à la terre de Diémen, porte «que le voyageur,au lieu de parvenir à la mission de l’Esmeralda, en descen-dant par le Rio Branco, dans le Rio Negro et en remontantpar celui-ci dans le Siapa ou Casiquiare (M. Schomburgk a proposé le Padaviri en le confondant avec la Siapa ou Idapa), doit tâcher de descendre l’Orénoque, depuis sonorigine jusqu’à l’Esmeralda, le but principal de l’expédi-tion étant de lier les positions les plus orientales du travailde M. de Humboldt à celles de l’Essequibo(2) Lieues de 20 au degré; c’est la navigation sur l’Apure,
|139| graphie astronomique de ne pas perdre de vue les basessur lesquelles se fonde le tracé des cartes de l’Amérique méridionale au nord de l’Amazone, je dois rappelerici que si par de bonnes observations dont le détailserait publié, on trouvait, en venant de la Guyaneanglaise, la longitude du confluent de l’Orénoque et du Casiquiare (près de la mission de l’Esmeralda)peu différente de 68° 37′ à l’occident de Paris, onaurait lié, par-là même, le rocher de la Patience (piedra de la Paciencia), près de l’embouchure du Rio Meta, ayant été rapporté chronométriquementen 1824 à Santa Fe de Bogota ( Oltmanns, Astronom.und hypsometr. Grundlagen der Erdbeschreibung, 1831, t. 1, p. 290), par l’intérieur des terres, Guaya-quil, port de l’Océan Pacifique, à la capitale de la Guyane anglaise sur les côtes de l’Atlantique. La dif-férence de longitude de ces deux points est de 21° 46′;car la capitale de la Guyane anglaise (Georges Town,sur la rive droite de l’embouchure du Démérari)est, selon le capitaine Owen, par 60° 31′ 54″ delongitude, et j’ai trouvé pour Guayaquil (1) ap-
l’Orénoque, l’Atabapo, le Temi, le Tuamini, le Rio Ne-gro et le Casiquiare, navigation continue, à l’exception duportage de Javita; cette vaste ligne de positions chronomé-triquement liées, a été rattachée au système de positions dela Nouvelle-Grenade par le voyage de MM. Boussingault et Roulin sur le Meta, et le transport du temps de Bogota au confluent du Meta et de l’Orénoque.(1) Les grand travaux exécutés, de 1825 à 1836, dans
|140| puyé sur mes observations au Callao de Lima et surla nouvelle position assignée à Quito, 82° 18′ 10″.
Dans un continent dont les contours seuls ont étéfixés par des circumnavigations ou expéditions ma-ritimes, il est d’une grande importance d’appuyerles positions de l’intérieur (systèmes de rivières oude montagnes) à la fois aux deux côtes opposées.La société géographique de Londres commence àrecueillir les fruits des encouragemens qu’elle offreà l’intrépidité des voyageurs. Elle a trouvé dansM. Schomburgk, auquel nous devions déja un tra-vail intéressant sur les îles Vierges, de l’intelligence
l’expédition de l’Adventure et du Beagle (capitaines King, Stokes et Fitz-Roy), confirment à quatre milles près cettelongitude de Guayaquil sur laquelle on avait jeté récem-ment des doutes. Le tableau du Beagle ( Journal of theGeogr. Soc. L. c. p. 342) donne o h. 32′ 48″ à l’occidentde Valparaiso, par conséquent 82° 13′ 40″ à l’occident de Paris, Valparaiso étant trouvé par l’expédition du Beagle 74° 1′ 39″; par les calculs antérieurs de M. Oltmanns 74° 2′ 0″; par M. Lartigue, 74° 3′ 47″. La même expédi-tion anglaise assigne au Callao 5 h. 18′ 15″. Le passage de Mercure sur le disque du soleil (le 9 nov. 1802) m’a donné,par le contact extérieur qui est le plus sûr, 5 h. 18′ 18″,par la moyenne des deux contacts 5 h. 18′ 16″. Du degré deprécision qu’atteignent les déterminations que nous venonsde comparer dépend la configuration de l’Amérique du sud dans sa largeur, entre Démérari et les côtes de Quito. Cesont les traits généraux de cette configuration d’un conti-nent qu’il importe de bien fixer.
|141| et de l’ardeur à la fois. Les deux rapports de cevoyageur qu’elle vient de publier, sont d’autant plusintéressans qu’ils offrent en même temps les observa-tions du docteur Hancock sur la végétation du pays.D’autres tentatives non moins dignes d’éloges etencouragées par la société géographique de Paris,ont été faites par la Guyane française; mais à côtéde l’avantage d’un point de départ plus méridional,les navigations sur le Haut-Maroni et le Haut-Oya-pok ont le désavantage de conduire dans une régiondont la longitude est de 4° plus orientale que leméridien du lac Amucu et du Haut-Rupunuri. Lesexpéditions récentes de M. Leprieur, pharmaciende la marine royale vers l’Arawa (Araoua), les In-diens Emerillau et les nègres marrons du Maroni,ont offert des difficultés insurmontables.
Le terrain vers lequel se dirigent actuellement desexplorations directes, a été depuis de longues an-nées l’objet de mes recherches. Les nouvelles expé-ditions sur le Rupunuri vers le Lac Amucu et lessources du Rio Mahu dans la petite cordillère de Pa-curaina que M. Hillhouse appelle les montagnes deSaint-George, confirment pleinement les aperçustirés de l’étude du mythe géographique du Dorado,des itinéraires de Nicolas Hortsmann et de don An-tonio Santos et des cartes manuscrites portugaisesdues à l’astronome-géographe Pontes et au capi-taine des ingénieurs Almeida de Serra. Un simplecoup d’œil jeté sur l’intéressante carte de l’expédition |142| de M. Schomburgk et sur ma carte de la républiquede Colombia, tracée en 1825, et répétée dans l’At-las de Brué , suffira pour prouver ce que j’avance.Il me paraît avantageux pour le progrès d’explora-tions qui, par leur nature, ne peuvent être que decourte durée, de fixer l’attention sur quelquespoints particulièrement douteux, par exemple surl’ensemble du relief d’un pays que j’ai décrit ail-leurs (1) comme un système isolé de montagnes sousle nom de la Sierra Parime. Quelque rapprochés que soient les affluens del’Essequibo, du Rio Branco (Rio de Aquas blancas ou Rio Parime du père Caulin) et du Caroni et Pa-ragua, les trois bassins de ces grands fleuves sontentièrement séparés. Ce n’est que la bifurcationde l’Orénoque ou la communication du Casiquiare avec le Rio Negro, et la réunion du Pacimoni avecle Cababuri, au moyen d’un canal naturel de dé-rivation (le Baria) (2), qui rendroient possible parun énorme détour de 750 lieues, une navigationcontinue depuis le Mahu et les sources du RioBranco jusqu’à l’embouchure du Caroni. Des porta-ges qui traversent des seuils ou arrêtes de partaged’eau (divortia aquarum), des inondations périodi-ques qui, dans la saison des pluies, unissent des af-
(1) Livre IX, chap 26 de la Relation historique de mon voyage en Amérique (ed. in-4°), t. III, p. 220-228.(2) Corogr. Brasil. t. II, p. 354.
|143| fluens appartenant à différens systèmes hydrauliques,ont fait naître l’idée de plusieurs bifurcations et de liai-sons de rivières qui n’ont jamais existé ou qui pour lemoins n’existent plus aujourd’hui. Il y a dans tous lesversans une tendance à diminuer leurs embranche-mens, et à isoler leurs bassins. Ce qui n’était d’abordqu’un bras devient seul récipient; et dans des ver-sans dont les eaux ont peu de vitesse, les bifurca-tions ou embranchemens entre deux systèmes hy-drauliques disparaissent de trois manières, soit parceque le déversoir ou canal communiquant entraînedans son bassin toute la rivière bifurquée, composéede différens sillons plus ou moins parallèles, soitparce que le canal se bouche par des attérissemenslà où il sort du récipient principal, soit enfin parcequ’au milieu de son cours il se forme (comme dansl’Arno Téverin du val de Chiana) un point de par-tage qui donne une contre-pente à la partie supé-rieure, et fait refluer les eaux dans une directionopposée. Ce sont les savannes et grandes plaines de l’A-mérique méridionale qui offrent surtout ces change-mens ou progrès séculaires de développement dansles systèmes de rivières intérieures.
La configuration du terrain que nous venons designaler, en favorisant des communications en ca-nots ou en pirogues à fond plat à d’immenses dis-tances, a exposé, depuis des siècles, les paisibleshabitans du Casiquiare et du Rio Negro aux incur-sions des peuples de race caraïbe, dont les nom- |144| breuses tribus portent différentes dénominations.Ces incursions venant de l’est et du nord-est (deplus de deux cents lieues de distance), avaient pourbut à la fois le commerce de quelques marchandiseset l’enlèvement des esclaves. La puissante nationdes Caraïbes, que par erreur on a cru n’appartenirprimitivement qu’aux Petites Antilles, occupait, lorsde la découverte de l’Amérique, une grande partiedu littoral de la terre ferme (le Cariaï et la Cari-bana (1) des premiers conquistadores), de mêmeque le terrain oriental entre l’Oyapok, le Cuyuni etle Guarapiche. Elle se rendait redoutable en mêmetemps aux habitans d’Haïti et à ceux des rives du Haut-Orénoque. Depuis que les colons européens ont fait des établissemens stables sur les confins decette partie basse de la Parime qui (entre les paral-lèles de 2° et 7°) s’étend de 61° à 65° de longitude,les Espagnols ont réussi à avancer vers le sud parle Caroni et le Paragua qui est un affluent du Caro-ni; les Hollandais par l’Essequibo et le Cuyuni, versl’ouest et le sud-ouest; les Portugais par le RioBranco qui débouche dans le Rio Negro. Cette cir-constance offrait naturellement, d’après les loisrestrictives du commerce qui règnent même encore
(1) On nommait d’abord Caribana une province situéeentre l’embouchure du Rio Sinu et celle de l’Atrato ( Go-mara, éd. de 1553, fol. XXX), parce que cette partie occi-dentale de la Castilla de Oro était un des principaux sitesdes peuples Caraïbes (Cariba ou Caniba).
|145| aujourd’hui dans les colonies, un grand appât pourla contrebande. Comme les Caraïbes, par leur mo-bilité et leur longue expérience de voyages sur lesrivières, étaient les seuls géographes du pays, lesblancs se servaient d’eux pour ouvrir les voies à cecommerce clandestin. D’après les traditions que j’aipu recueillir à la fin du dernier siècle et d’aprèsles renseignemens que j’ai trouvés dans les archivesà Saint-Thomas de la Nouvelle Guyane, vulgaire-ment appelé Angostura, les motifs qu’avaient lesgouverneurs espagnols pour essayer de temps entemps à pénétrer dans la Terra Incognita de la Pa-rime, se réduisaient à trois objets. Ils voulaient em-pêcher l’enlèvement des esclaves et les attaques desmissions par les Caraïbes indépendans, connaîtreavec précision les voies et embranchemens des ri-vières par lesquels s’introduisait la contrebande, etparvenir à ce riche terrain aurifère du Dorado, qui devait entourer la Laguna Parime devenue sicélèbre par la crédulité ou l’astucieuse politique de Ralegh, de Keymis et de Mashan. J’ai prouvé en ef-fet, dans un autre endroit, que c’est l’isthme com-pris entre les branches du Rio Essequibo (le Des-sequebe de Ralegh) et du Rio Branco, c’est-à-dire,entre le Rupunuri, d’un côté, et le Pirara, le Mahu oul’Uraricuera de l’autre, qu’on doit regarder commele sol classique du Dorado de la Parime.
Il est à espérer que l’intrépide voyageur qui, parun labyrinthe de cascades, est parvenu récemment |146| en naviguant sur le Massarouni, jusqu’à la partiemontagneuse où la Table d’Arthur, lui a même parude cinq à six mille pieds de hauteur, ait pu sup-pléer au défaut d’observation astronomique par desindications fréquentes de rumbs et de distances.«Nous avons entendu parler, dit un peu vaguementM. Hillhouse, d’expéditions envoyées de Cayenne etde Surinam qui se sont avancées fort loin au sud-ouest de ces colonies, et suivant un rapport, l’uned’elles au moins serait parvenue à la rivière des Ama-zones, par quelqu’un de ses affluens septentrionaux. Mais nous sommes encore sans renseignemens surles sources de l’Essequebo et sur son cours après lajonction du Rippanouni ( Rupunuri ). En consul-tant l’ Atlas de M. de Humboldt , je fus bientôt con-vaincu que le Massarouni ( Mazaroni ) devait coulerentre le Cujuni et l’Essequebo, et qu’en lui suppo-sant une direction vers le sud-ouest (il faudrait direvers le sud-sud-ouest), il avait à traverser ce fa-meux el Dorado ou le grand lac d’or de la fablegéographique qui est encore à découvrir.» On voitque le voyageur est resté au nord et au nord-estde la chaîne de montagnes granitiques qui forme unseuil ou le partage d’eau entre le Rio Essequibo etle Rio Blanco (le Branco des Portugais ou Quecuene des indigènes), entre le Rio Paragua (affluent du Caroni) et l’Uraricapara qui passe près de l’anciennemission espagnole de Santa Rosa. Dans l’esquissed’un tableau géologique de l’Amérique, au nord de |147| la rivière de l’Amazone, j’ai nommé cette chaîne,d’après les documens inédits que je possède, et quim’ont servi pour la construction de la carte géné-rale de Colombia (n. 22 de mon atlas), la chaînedes montagnes de Pacaraina. Ralegh, en 1596,l’avait déja connue sous le nom de Wacarima, cequi prouve combien il y a de vérité géographiqueau milieu de ses récits confus du Dorado. La chaînedivise le système d’eau boréal du Carony et de sonaffluent le Paragua du système d’eau méridional du Rio Branco. Elle paraît se diriger, d’après plusieurscombinaisons que j’ai faites, de l’est à l’ouest, entreles parallèles de 4° 4′ et 4° 12′, en réunissant legroupe des montagnes des Guyanes hollandaise et anglaise au groupe exclusivement granitique etsyénitique des montagnes de la Parime. C’est unearrête qui s’élargit vers ses deux extrémités, et sé-pare les savannes et les basses plaines du Carony etdu Cuyuni de celles du Rio Branco. Elle forme undes traits les plus caractéristiques de la topogra-phie de ces contrées désertes. Le capitaine AntonioSantos l’a passée en 1778, en se rendant d’un af-fluent du Rio Paragua, le Nocaprai, au sud de Gui-rier, à un affluent du Rio Branco, le Curaricara,que les indigènes appellent aussi Uraricapara. Dansles itinéraires de Santos, je trouve le nom de Pa-caraymo pour la chaîne qui partage les eaux. Lescartes manuscrites du capitaine de frégate SylvaPontes Leme et du capitaine des ingénieurs, Almeida |148| de Serra, terminées en 1804, nomment Sierra Pa-carahina l’arrête qu’on passe pour arriver de l’A-raicuque (affluent de l’Uraricapara) à l’Anocapra,affluent du Paraguamussi. Il faut être très scrupu-leux dans la synonymie de ces noms barbares demontagnes et de rivières, car si les cartes de la Guyane, comme a déja dit La Condamine, «four-millent de détails aussi faux que circonstanciés,»la cause en est souvent l’extrême incorrection de lanomenclature et le désir de créer un fleuve pourchaque nom. On a de la peine à reconnaître le Guaicia dans le Xia, et le Rio Guarapo dans le fleuve Europa de Ralegh. Lorsque les géographes, pourchaque nom de ces synonymes, ont inventé et ontdonné un fleuve, il se répète pendant des sièclesdans les cartes qui sont calquées sur un même type.Un esprit conservateur se plaît à perpétuer les er-reurs des temps passés. La carte de la Colombia que j’ai publiée en 1825,et qui a été rédigée par M. Brué, d’après l’ensem-ble de mes dessins et des matériaux que j’ai fournisà cet habile géographe, offre les fruits de mes re-cherches. Les parties supérieures du cours du RioBranco et du Rio Caroni, y paraissent sous un as-pect tout nouveau. Occupé à débrouiller le mythedu Dorado, qui a été transporté progressivementde l’ouest à l’est, des sources du Rio Negro (Guai-nia), du Guape (Uaupès) et du Supura (Caqueta)aux sources de l’Orénoque, j’ai dû mettre une |149| grande importance au cours du Rio Rupunury, ou Rupunuwini (weni ou wini signifient eau, fleuvedans le grand rameau des langues maypure, cabreet guypunare), j’ai dû le faire, d’autant plus que lescartes, dès la fin du 16e siècle, avaient donné lenom de Rupunuwini au lac Parime ou lac Do-rado (1). L’idée d’un terrain aurifère, éminem-ment riche, placé d’abord en 1535 (d’après lesrécits de don Luis Daze) dans les montagnes de la Nouvelle-Grenade (Cundirumarca et Cundina-marca), où «un seigneur dont le corps était cou-vert de poudre d’or (2), faisait ses ablutions reli-
(1) Voyez la pl. 14 de mon Atlas géographique portantle titre d’Histoire de la Géographie de l’Orénoque depuis lacarte de Jodocus Hondius de 1599 jusqu’à la carte de Buachede 1798. L’origine du mythe du Dorado se trouve exposéedans le livre VII, chap. 24 de la Relation historique de monvoyage (t. II, p. 674-712).(2) C’est ce personnage dont Oviedo, dans une lettreadressée au cardinal Bembo, fait dire à Gonzalo Pizarro,«que, couvert de poudre d’or du pied à la tête, il ressem-blait à una figura d’ora lavorata di mano d’un buonissimo arti-fice, et que le Seigneur doré faisait souvent des ablutions àcause de la gêne due au genre de vêtement auquel il étaitcondamné.» Il me paraît probable que ce rite se rappor-tait primitivement au chef ecclésiastique de Cundinamarca,qui résidait à Iraca (aujourd’hui Sogamozo), espèce de grandLama de la secte de Bochica ou d’Ilacanzas. J’ai discutéailleurs si les ablutions avaient eu lieu dans la Laguna deTota à l’est de Tunja (l’ancien Huncahua) où résidait lechef séculier de Cundinamarca ou dans le lac sacré de
|150| gieuses dans un lac alpin», a été lié depuisl’expédition d’Antonio de Berrio, gendre du grandadelantado Quesada, sur le Casanare, le Meta etl’Orénoque, à l’hypothèse d’un grand lac intérieur,donnant à la fois ses eaux au Rio Essequibo, au Rio Branco et à l’Orénoque. Je crois être parvenupar une connaissance plus exacte des lieux, parune étude longue et laborieuse des auteurs espa-pagnols qui traitent du Dorado et de la Mer Pa-rime, et surtout par la comparaison d’un grandnombre de cartes anciennes rangées par ordre chro-nologique, à découvrir la source de ces erreurs.Les fables qui tiennent à de certaines localités, ontgénéralement quelque fondement réel; celle du Dorado (c’est-à-dire del hombre dorado, du person-nage doré), ressemble à ces mythes de l’antiquitéqui, voyageant de pays en pays, ont été successi-vement adaptés à des sites différens. Pour distin-guer la vérité de l’erreur, il suffit, le plus souvent
Guatavita, un peu au sud de Bogota. A l’époque où les asso-ciations pour les travaux des mines d’Amérique se for-maient avec une imprudente ardeur en Angleterre, quel-ques lignes imprimées dans mes Vues des Cordillères, pl. 67,dans lesquelles est rapporté le fait historique «qu’unebrèche avait été tentée au 16e siècle pour dessécher le lacet pour retirer les trésors que, selon la tradition, les indi-gènes y avaient cachés à l’arrivée de Quesada,» sont deve-nues à mon plus grand regret et à mon insu, la cause depertes considérables d’argent.
|151| dans les sciences, de retracer l’histoire des opi-nions et de suivre leur développement successif. Lespeuples indigènes, pour se défaire plus facilementde leurs hôtes incommodes, dépeignaient sans cessele Dorado comme facile à atteindre et à une dis-tance peu considérable. C’était comme un fantômequi semblait fuir devant les Espagnols et qui lesappelait sans cesse. Il est de la nature de l’hommeerrant sur la terre, de se figurer le bonheur au-delà de ce qu’il connaît. Le Dorado, semblable àl’Atlas et aux îles Hespérides, est sorti peu à peudu domaine des fictions, pour entrer dans celui dela géographie systématique.
C’est la grande célébrité attachée à un pays au-rifère entre le Caqueta (Papamene) et le Guaupe,un des affluens du Rio Negro, qui a fixé la localitédu premier Dorado, de celui de l’ouest, du Dorado des Om-aguas (1) et de Manoa. Je vois avec plaisir queles notions que j’ai receuillies à San-Carlos delRio Negro, relativement à ce terrain montueuxet aurifère, ont été récemment confirmées parM. W. Smyth, lieutenant de vaisseau de la marineanglaise. Cet officier a relevé avec une grande pré-cision, conjointement avec M. Lowe, presque tout
(1) Les noms de trois nations puissantes, les Om-Aguasou Dit-Aguas ou Aguas, les Manaos ou Manoas et les Guay-pres ou Uaupès, le long des rives du Uaupe ou Guaupe,sont encore connus aujourd’hui dans les bassins de l’Ama-zone et du Rio Negro.
|152| le cours du Rio Huallaga, une partie de l’Ucayali et l’Amazone, depuis Nanta et Omaguas jusqu’àl’embouchure du Rio Negro. Dans un mémoire lule 14 décembre 1835, à la Société Royale de Géo-graphie à Londres (1), M. Smyth assure, d’aprèsun manuscrit du père André Fernandez de Souza,«que les riches ornemens d’or que l’on trouveparmi les Indiens Tarianas, leur arrivent d’une
(1) Journal of the royal Geogr. Soc. 1836, vol. 6, P. I,p. 21. Je regrette que le lieutenant Smyth n’ait pas eu con-naissance, soit des observations astronomiques que j’ai faitessur les rives du Haut Rio Negro et du Casiquiare, soit dela carte itinéraire de l’Orénoque et de sa bifurcation quej’ai publiée en 1814 ( Atlas, n. 6). Il aurait rectifié, sansdoute, par quelques données plus certaines, le sauvagedessin du Casiquiare et des affluens du Rio Negro qui lui aété donné à la Barra et qu’il a fait graver dans son intéres-sant ouvrage ( Narrative of a journey from Lima to Para, 1836,p. 293). L’assertion du père André Fernando de Souza,relative à la communication du Uaupès (Vaupé) avecl’Auiyari (le Guaviare) n’a aucune probabilité. Voyez mon Atlas, n. 21. C’est plutôt l’Inirida, affluent du Guaviare qui par sa direction se rapproche des sources du Rio Negro.Pour ne pas augmenter la confusion de la nomenclaturehydrographique de ces contrées, je dois faire observer icique le manuscrit du père Souza appelle le Casiquiare Guxi-quiari, le Tuamini Tiniuini, l’Atabapo Yatauapu, le Pimi-chin Yaita, probablement à cause de la proximité de lamission de Savita. Ayant navigué sur les rivières que jeviens de nommer, je puis en parler avec quelque assu-rance.
|153| tribu, celle des Panenoa beaucoup plus avancés qu’euxdans la civilisation, et habitant près des sources du Rio Uaupès (Guepe).» Ces lavages d’or, entrel’Uaupès, l’Iguiare et le Yurubeche (1), sont le théâ-tre des exploits de Pedro de Ursua et de Philippe deHuten, seigneur Allemand, que les auteurs espa-gnols on transformé en Felipe de Urre et Utre. DesIndiens de S. Jose de Maravitanos, endroit placéà 12 lieues de distance au sud de San-Carlos du Rio Negro, avaient fait accroire au capitaine poblador Don Apollinario Diaz de la Fuente, qui a visité cesrives du Haut Orénoque, du Casiquiare et du RioNegro un demi-siècle avant moi, et dont je me suisprocuré les journaux de route à Quito, «qu’ennaviguant au nord-ouest pendant 15 jours sur le Uaupès, on parvient à une fameuse Laguna de Oro environnée de montagnes et si grande, qu’on nepeut en distinguer la rive opposée. La nation fé-roce des Guanés ne permet pas de recueillir l’ordu terrain sablonneux qui forme les plages dulac.» Le pays souvent inondé entre les sources
(1) On a souvent agité la question de savoir ce quec’est que ces rivières Jurubeche et Squiare des pères Acuña et Fritz. Je crois les avoir reconnues dans le Hyu-rubaxi (prononcez Iurubaji avec le kla arabe) et l’Iguiari des cartes manuscrites portugaises tracées au dépôt hydro-graphique de Rio Janeiro. Le premier se jette dans le RioNegro près de Sainte-Isabelle, le second se jette dans l’Is-sana, qui est un affluent du Rio Negro.
|154| du Jurubeche et du Rio Marahi, affluent du Ca-queta, où la Condamine place un autre lac d’or,qu’il appelle Parahi (1) (c’est à dire le lac eau!),peut avoir donné lieu, par une transposition deslocalités, au conte absurde de l’immensité du lac del’Uaupès. Toujours il me paraît certain qu’il existeentre les sources inconnues du Rio Negro et sesaffluens le Xié et l’Uaupès (lat. 1°-2°\( \frac{1}{2} \) bor.,long. 71°\( \frac{1}{2} \)-74°), un petit plateau montagneux quirenferme des couches d’attérissemens aurifères. Lacivilisation avancera un jour dans ces contréessoit de l’est à l’ouest par les missions brésiliennes ou colombiennes du Rio Negro et de l’Atabapo, égale-ment misérables aujourd’hui, soit de l’ouest à l’estpar les missions de Caguan et du Guayavero aupied des Cordillères de Cundinamarca. On verraalors, si ces couches de sables aurifères sont dignesd’être traitées par le lavage, et si j’ai bien expliquéla partie géographique du premier Dorado, de celuides Om-aguas, but de toutes les expéditions qui se
(1) Voyez ma carte de Colombia, lat. mer. 1° 5′; long.68° 10. Aussi le père Fritz dans un voyage fait en 1637,a rendu célèbre ce terrain aurifère. J’ai trouvé parmiles collections précieuses de d’Anville, conservées dans les Archives des affaires étrangères à Paris, sous le n. 9545, unecarte manuscrite, très curieuse, qui retrace le voyage dupère Fritz. Elle porte le titre de Tabula geografica del Ma-rañon, 1690. J’en ai profité pour mes recherches sur l’His-toire de la Géographie de l’Amérique.
|155| sont faites depuis 1535 jusqu’en 1560. Dans cettedernière année, Pedro de Ursua prit le titre fas-tueux de Gobernador del Dorado y de Omagua (1).Il entendit que son gouvernement in partibus s’éten-dait sur une province que les indigènes désignaientsous le nom de pays de Caricuri (2), et ce nom seuldont il ignorait sans doute la signification, prouveles effets des incursions caraïbes dans ces contréesde l’ouest. En tamanaque l’or s’appelle Caricuri, en caraïbe Carucuru, deux langues dont les rap-ports ont déja été remarqués par le savant conti-nuateur du Mithridate, M. Vater. Cependant curi (cori) est aussi le mot péruvien (quichua) pour lemême métal, de sorte que nous trouvons ici une deces racines importées qui, à l’aide de tribus voya-geuses, ont parcouru quatre à cinq cents lieuesdans la direction du sud-ouest au nord-est. A lafin du 16e siècle, Antonio de Berrio, l’héritier dugrand Adelantado Gonzalo Ximenez de Quesada,passa les Cordillères de la Nouvelle-Grenade (Cun-dinamarca) à l’est de Tunja et parvint par le Rio Casanare, le Meta et le Bas-Orénoque à l’îlede la Trinité. C’est dès-lors que le mythe du Do-rado se fixa dans la partie orientale de la Guyane,entre les 62 et 66 degrés de longitude dans la
(1) Fray Pedro Simon. Not. VI, cap. x, p. 348.(2) L. c. p. 422.
|156| région qui est redevenue tout récemment l’objetd’utiles et pénibles explorations. Les mêmes nomsfurent attachés à d’autres localités; le mythe géo-graphique fut modifié d’après la configuration d’unpays exposé à de fréquentes inondations au pied dela chaîne de Pacaraina. Comme les sources desgrands fleuves ont toujours excité la curiosité deshommes en offrant un vaste champ aux hypo-thèses les plus hasardées, les questions relativesaux sources de l’Orénoque se sont trouvées étroi-tement liées à la recherche du Dorado dans la Guyane orientale. Les contes faits par un certain Martinez, répandus par Ralegh et calqués sur l’his-toire des aventures de Juan-Martin de Albujar,avaient enflammé l’imagination de Antonio deBerrio, et de son Maese de Campo Domingo deVera dans l’année 1595. Ce Martinez avait ététraîné par les Caraïbes «de ville en ville jusqu’à cequ’il parvint à Manoa, capitale du Dorado, où ilcrut voir un parent de l’Inca Atabalipa (Atahualpa)qu’il prétendit avoir déja connu à CaxamarcaComme Martinez habitait le Haut Caroni qui des-cend de la chaîne de Pacaraina et qu’il reparut,après une longue absence, parmi les Indiens, à l’îlede la Trinité, en sortant par le Rio Essequibo, ila contribué, sans doute, à fixer le lac Manoa surl’isthme du Rupunuri ou Rupunuwini. Ce lac futagrandi peu à peu en une mer intérieure (LagunaParime ou de Roponowini de Jodocus Hondius). |157| Dans l’année où j’écris ces lignes beaucoup de car-tes très récentes, conservent encore les traces decet ancien mythe géographique, comme elles con-servent aussi religieusement le mythe d’un grandplateau d’Asie centrale, plateau non interrompuqui doit s’étendre de la chaîne de l’Himalaya à cellede l’Altaï.
Le second Dorado, celui de l’est, peut être dési-gné par le nom de Dorado de la Parime ou de Ralegh, car ce grand homme fit quatre expéditionsau Bas-Orénoque, depuis 1595 jusqu’en 1617. Ilétait certainement déçu lui-même, mais quand il s’agissait d’enflammer l’imagination de la reine Elisa-beth et d’exécuter les projets de sa politique am-bitieuse, il ne négligeait aucun des artifices de laflatterie la plus recherchée. Il dépeignait à la reine «les transports de ces peuples barbares à la vue deson portrait: il veut que le nom de la vierge au-guste qui sait conquérir des empires, parviennejusqu’aux pays des femmes belliqueuses (Amazones) de la Guyane; il assure qu’à l’époque où les Espa-gnols ont renversé le trône du Cuzco, on a trouvéune ancienne prophétie, d’après laquelle la dynas-tie des Incas devra un jour sa restauration à la Grande-Bretagne: il conseille de placer, sous leprétexte de défendre le territoire contre des ennemisextérieurs, des garnisons de trois à quatre milleAnglais dans les villes de l’Inca, en obligeant ceprince, si généreusement protégé, à payer annuel- |158| lement à la reine Elisabeth, une contribution de300,000 livres sterling; enfin il ajoute, comme unhomme qui prévoit l’avenir, que toutes ces vastescontrées de l’Amérique méridionale appartien-dront un jour à la nation anglaise (1) Les parties orientales de la Guyane acquirent unenouvelle célébrité, lorsque séduit par des chefs in-diens qui espéraient se venger par le secours desEspagnols de quelque tribu ennemie, le gouverneurdon Manuel Centurion, en 1770, fit de nouvellesincursions par le Haut-Cauca. La nation des Maje-naos, par l’incorrection de la prononciation, futalors travestie en Manaos et ce nom, illustré par l’ex-pédition d’Urre et de Jorge de Espira (Georg vanSpeier), fut retrouvé dans la vallée du Rio Branco. Jusqu’à la moitié du xviii e siècle, tout le vaste ter-rain compris entre les montagnes de la Guyane fran-çaise et les forêts de cacaoyers sauvages et de juvia(Bertholletia excelsa) du Haut-Orénoque, entre lessources du Rio Caroni et la rivière des Amazones (de0° à 4° \( \frac{1}{2} \) de latitude boréale, et de 57° à 68° de lon-gitude), était si peu connu, que les géographes pou-vaient à leur gré y placer des lacs et y créer descommunications de rivières. Aujourd’hui le champdes hypothèses se trouve singulièrement rétréci. Ona fixé la longitude de l’Esmeralda dans le Haut-Oré-noque; à l’est de ce point, au milieu des plaines et
(1) Cayley’s Life of Ralegh, t. I, p. 7, 17, 51 et 100.
|159| des savannes de la Parime, une bande de vingt lieuesde large a été parcourue du nord au sud, le longdes rives du Caroni et du Rio Branco. C’est le che-min périlleux par lequel ont passé, en 1739, lechirurgien Nicolas Hortsman, natif de Hildesheim; en1775, l’Espagnol don Antonio Santos, avec son ami, Nicolas Rodriguez; en 1793, le lieutenant-colonel dupremier régiment de ligne du Para, don FranciscoJose Rodriguez Barata, et d’après des notes manus-crites (1) que je dois à M. le chevalier de Brito, ci-devant ambassadeur de Portugal à Paris, plusieurscolons anglais et hollandais qui sont venus en 1811 de Surinam au Para, par le portage du Rupunuri etpar le Rio Branco. Ce chemin divise la Terra in-cognita de la Parime en deux portions inégales,et il assigne en même temps, ce qui est un pointtrès important pour la géographie de positionsde ces contrées, des limites aux sources de l’Oré-noque, qu’il n’est plus possible de reculer indé-finiment vers l’est sans faire traverser le lit du Rio Branco, qui coule du nord au sud, par le lit duHaut-Orénoque, dont la direction est de l’est à
(1) Les Brésiliens, par des motifs politiques, ont marqué,depuis le commencement du 19e siècle, un vif intérêt pourles plaines qui s’étendent à l’est du Rio Branco. Voyez unmémoire que j’ai dressé d’après la demande de la cour de Portugal, en 1817, sur les limites de la Guyane française. (Schœll, Archives politiques ou Pièces inédites, t. I,p. 48-58.)
|160| l’ouest. A cause de la position de Santa Rosa surl’Uraricapara, dont le cours me paraît suffisammentbien déterminé par des ingénieurs portugais, lessources de l’ Orénoque ne peuvent pas être à l’estdu méridien de 65° \( \frac{1}{2} \). C’est la limite orientaleau-delà de laquelle il est impossible de les recu-ler, mais en me fondant sur l’état de la rivière dansle Raudal des Guaharibos (au-dessus du Caño Chi-guire, dans le pays des Indiens Guaycas, à peausingulièrement blanchâtre, 52′ à l’est du grand Cerro Duida), il me paraît probable que l’Orénoqueatteint au plus, dans son cours supérieur, le mé-ridien de 66° \( \frac{1}{2} \). Ce point est, selon mes combi-naisons, de 4° 12′ plus occidental que le petit lac Amucu, auquel M. Schomburgk est récemment par-venu. Si l’on suit le cours du Rio Branco dans toutesa longueur, à commencer des deux branches quile forment, l’Uraricuera et le Tacutu (1), si l’on des-cend de la chaîne de montagnes de Pacaraina, parl’étroite bande de terrain cultivé (ou plutôt habité)
(1) Leur jonction est à S. Joacquim do Rio Branco; maisles affluens du Tacutu qui font le Mahu et le Xurumu commeles affluens de l’Uraricuera qui font le Parime, le Mayari et l’Uraricapara, prennent leurs sources immédiatement à lapente méridionale de la petite Cordillère de Pacaraina, desorte que les eaux du Rio Branco dont le confluent avec le Rio Negro, est d’après l’astronome géographe Pontes Leme par 1° 26′ de latitude méridionale, viennent des 4° de lati-tude boréale.
|161| qui dépend de la Capitania général du Grand-Para,on peut diviser les lacs en partie imaginés, en par-tie agrandis par les géographes, en deux groupes distincts. Le premier de ces groupes embrasseceux que l’on place entre l’Esmeralda, mission laplus orientale du Haut-Orénoque et le Rio Branco;au second, appartiennent les lacs que l’on supposedans le terrain entre le Rio Branco et les Guyanesfrançaise, hollandaise et anglaise. Cet aperçu, que lesvoyageurs ne doivent pas perdre de vue, prouveque la question de savoir s’il existe un lac Parime àl’est du Rio Branco, autre que le lac Amucu, quia été vu par Hortsmann, Santos, le colonel Barata et M. Schomburgk, est tout-à-fait étrangère au pro-blême des sources de l’Orénoque. Comme le nom demon illustre ami, don Felipe Bauza, ancien direc-teur du dépôt hydrographique de Madrid, est d’ungrand poids en géographie, l’impartialité qui doitdiriger toute discussion scientifique, m’engage àrappeler ici que ce savant inclinait un peu à croireà l’existence de lacs situés à l’ouest du Rio Branco, assez près des sources de l’Orénoque. Il m’écrivit de Londres, peu de temps avant sa mort: «Je voudraisvous savoir ici pour que nous puissions discuterensemble la géographie du Haut-Orénoque qui vousa tant occupé. J’ai été assez heureux de sauverd’une destruction complète les documens qui ontappartenu au général de la marine don Jose So-lano, père de celui qui a péri si tristement à Cadix. |162| Ces documens ont rapport à la division des limites (1) entre les Espagnols et les Portugais dont Solano était chargé conjointement avec le chef d’escadre Yturriaga et don Vicente Doz, dès l’année 1754.Dans tous ces plans et croquis du temps, je voisune laguna Parime, figurée tantôt comme sourcede l’Orénoque, tantôt comme entièrement séparéede ces sources. Doit-on pourtant admettre qu’il ya quelque lac par là à l’est et au nord-est de l’Es-meralda
Les documens dont parle M. Bauza sont les mêmesque ceux qui ont servi à la grande carte de la CruzOlmedilla, type primitif de toutes les cartes del’Amérique méridionale publiées à la fin du derniersiècle en Angleterre, en France et en Allemagne;ils ont aussi servi à deux cartes tracées en 1756,par le père Caulin, historiographe de l’expéditionde Solano, et par un compilateur maladroit, M. deSurville, un des archivistes de la secrétairerie d’état à Madrid. La contradiction qu’offrent ces cartes prouvecelle qui existait dans les «plans et croquis,» les-quels leur servaient de base. Il y a plus encore:le père Caulin, historiographe de l’expédition, dé-
(1) C’est pour être le botaniste de cette expédition des li-mites que le célèbre Löffling, disciple de Linné, vint à Cu-mana. Il mourut après avoir parcouru les missions de Pi-ritu et de Caroni, dès le 22 février 1756, dans la missionde Santa Eulalia de Murucuri, un peu au sud du confluentde l’Orénoque avec le Caroni.
|163| veloppe avec sagacité les circonstances qui ont donnélieu à la fable du lac Parime, et la carte de Surville,qui accompagne son ouvrage, ne rétablit pas seule-ment ce même lac sous le nom de Mer Blanche etde Mar Dorado, elle en figure aussi un autre pluspetit dont sortent, en partie par des filtrations la-térales, l’Orénoque, le Siapa et l’Ocamo. J’ai pum’assurer sur les lieux du fait très connu dans lesmissions, que don Jose Solano seul a franchi les ca-taractes d’Aturès et de Maypure, mais qu’il n’estpas parvenu au-delà du confluent du Guaviare et del’Orénoque, par les 4° 3′ de latitude et les 70° 31′de longitude, que les instrumens astronomiques (1)
(1) C’est pour cela que la position de l’équateur, c’est-à-dire le point où il traverse le Rio Negro, reste fausse de plusd’un degré. J’ai obtenu de M. Bauza la partie astronomiquedu manuscrit original de Solano et de Doz qui a été publiéepar M. Oltmanns, dans les Mémoires de l’académie de Ber-lin pour 1830, p. 113. Toutes les observations sont au norddu Raudal d’Atures, on a recalculé les éclipses des satel-lites de Jupiter, d’après les nouvelles tables de Delambre.Les erreurs de longitude disparaissent alors en grande par-tie, elles étaient, d’après les résultats auxquels s’arrêtaitl’expédition des limites de 1754 à 1757, pour la longitudede Cumana de 2° \( \frac{1}{2} \), pour le port d’Espagne à l’île dela Trinité de 1° \( \frac{3}{4} \). Les tables de Delambre réduisentces erreurs pour le premier point à 15′, pour le secondà 2′ en arc. Voilà un exemple nouveau et bien frappant del’utilité que peut tirer la géographie de la publication desobservations astronomiques mêmes.
|164| de l’expédition des limites n’ont été portés ni àl’isthme du Pimichin et au Rio Negro, ni au Casi-quiare et à l’Alto-Orinoco au-dessus de la bouche del’Atabapo. Ce vaste pays dans lequel aucune obser-vation précise n’avait été tentée avant mon voyage,ne fut parcouru du temps de Solano que par quelquessoldats que l’on envoyait à la découverte, et don Apollinario de la Fuente, dont j’ai tiré les journauxdes archives de la province de Quixos, recueillaitsans critique dans les récits mensongers des Indiens,tout ce qui pouvait flatter la crédulité du gouverneur Centurion. Aucune personne appartenant à l’expédi-tion n’a vu un lac, et don Apollinario ne put parve-nir que jusqu’au Cerro Yumariquin et au Gehette.
Après avoir établi dans toute l’étendue du paysvers lequel on désire appeler le zèle explorateur desvoyageurs, une ligne de division formée par le bas-sin du Rio Branco, il me reste à faire observer quedepuis un siècle nos connaissances géographiquesne sont avancées en rien à l’ouest de cette vallée en-tre les 64 et 68° de longitude. Les tentatives que legouvernement de la Guyane espagnole a faites pro-gressivement depuis l’expédition d’Iturria et de Solano pour approcher et dépasser la chaîne demontagnes de Pacaraina ont eu peu de succès. Enremontant dans les missions des capucins catalansde Barceloneta, placé au confluent du Caroni avecle Rio Paragua, ce dernier fleuve vers le sud jus-qu’à sa réunion avec le Paraguamusi, les Espagnols |165| ont fondé au point de cette réunion la mission de Guirion, nommée d’abord fastueusement la Ciudadde Guirion. Je le suppose à peu près par les 4° \( \frac{1}{2} \) de latitude. De là le gouverneur Centurion, excitéà la recherche du Dorado par les récits extra-vagans de deux chefs indiens, Paranacare et Ari-muicaipi de la nation puissante des Ipurucotos,poussa ce que dans le temps on appela des conquêtesspirituelles plus loin, et établit au-delà des monta-gnes de Pacaraina, les deux villages de Santa Rosa et de San Bauptista de Caudacacla, le premier dansla partie haute et sur la rive orientale de l’Urarica-para, affluent de l’Uraricuera, que dans l’Itinérairede Rodriguez je trouve appelé Rio Curaricara; l’au-tre 6 à 7 lieues plus à l’est-sud-est. L’astronomegéographe de la commission portugaise des limites,capitaine de frégate, don Antonio Pires de SylvaPontes Leme, et le capitaine des ingénieurs, don Riccardo Franco d’Almeïda de Serra (1) qui, de1787 à 1804, ont relevé, avec le plus grand soin,tout le cours du Rio Branco et de ses embranche-
(1) Deux cartes de ces officiers portugais renfermant toutle détail de la levée trigonométrique des sinuosités du RioBranco, de l’Uraricuera, du Tacutu et du Mahu, nous ontété obligeamment communiquées, à M. le colonel Lapie et àmoi, par M. le comte de Linhares. Ces précieux documensinédits dont j’ai profité, se trouvent encore entre les mainsdu savant géographe qui, il y a long-temps, en a fait com-mencer la gravure à ses frais.
|166| mens supérieurs, nomment la partie la plus sep-tentrionale de l’Uraricapara la Vallée de l’Inonda-tion. Ils placent la mission espagnole de Santa Rosa par les 3° 46′ de latitude et marquent la route quiconduit de là au nord, en passant la chaîne de mon-tagnes, au Caño Anocapra, affluent du Paraguamusi pour parvenir du bassin du Rio Branco à celui du Caroni. On trouve outre la vallée de la Inundacion dont nous venons de parler, d’autres grandes maresentre le Rio Xurumu et la Parime (1). L’une deces criques est un affluent du Tacutu et l’autre del’Uraricuera. Au pied même des montagnes de Paca-raina, les rivières sont sujettes à de grandes inon-dations périodiques, et le lac Amucu, dont il sera
(1) Les Portugais appellent tantôt tout le Rio Branco, RioParime, tantôt ils restreignent cette dénomination au seulaffluent de l’Uraricuera, un peu au-dessous du Caño Mayari et au-dessus de l’ancienne mission de San Antonio. Commeles mots Paragua et Parime signifient à la fois eau, grandeeau, lac et mer, il ne faut pas être surpris de les trouver sisouvent répétés chez les Omaguas du Haut-Maragnon, chezles Guaranis septentrionaux et chez les Caribes, par consé-quent chez les peuples les plus éloignés les uns des autres.Sous toutes les zones, les grands fleuves sont nommés parles riverains, le fleuve, sans autre dénomination particu-lière. Paragua, une des branches du Caroni, est aussi lenom que donnent les indigènes au Haut Orénoque. Le nom Orinucu est Tamanaque, et Diego de Ordaz l’entendit pro-noncer la première fois, en 1531, en remontant jusqu’à l’em-bouchure du Meta.
|167| question plus bas, offre ce même caractère de posi-tion à l’entrée des plaines. Les missions espagnoles de Santa Rosa et de San Bauptista de Caudacada ou Cayacaya, fondées dans les années 1770 et 1773,par le gouverneur don Manuel Centurion, ont étédétruites avant la fin du dernier siècle, et, depuiscette époque, aucune tentatative nouvelle n’a étéfaite pour pénétrer depuis le bassin du Caroni, versla pente méridionale de la chaîne de Pacaraina.
C’est le terrain situé à l’est de la vallée du RioBranco qui seul a donné lieu, dans ces dernièresannées, à d’heureuses explorations. M. Hillhouse aremonté le Massarouni jusqu’à la crique de Caranang,d’où un sentier aurait conduit le voyageur, dit-il,en deux jours, jusqu’à la source du Massarouni, eten trois jours, aux affluens du Rio Branco. Quantaux sinuosités de la grande rivière de Massarouni,que M. Hillhouse a décrite, il remarque dans unelettre qu’il a bien voulu m’adresser (en date de Dé-mérary, le 1er janvier 1831), «que le Massarouni tourne depuis ses sources d’abord à l’ouest, puis,pendant un degré de latitude, au nord, puis prèsde 200 milles (anglais) à l’est, et enfin au nord etnord-nord-est, pour rejoindre l’Essequibo.» CommeM. Hillhouse n’a pas pu atteindre la pente méridionalede la chaîne de Pacaraina, il n’a eu aucune con-naissance du lac Amucu: il rapporte même dans son mémoire imprimé que, «d’après les renseigne-mens qui lui ont été fournis par les Accaouais qui |168| parcourent continuellement le pays situé entre lelittoral et la rivière des Amazones, il a acquis lacertitude qu’il n’y a point de lac dans tous ces can-tons.» Cette assertion avait de quoi me surprendre;elle était en contradiction directe avec les notionsque j’avais puisées sur le lac Amucu, duquel sort le Caño Pirara, dans les itinéraires de Hortsmann,de Santos et de Rodriguez, itinéraires qui m’avaientinspiré d’autant plus de confiance qu’ils étaient en-tièrement conformes aux nouvelles cartes manuscri-tes portugaises. Enfin, après cinq années d’attente, levoyage de M. Schomburgk est venu dissiper les doutes. «Il est difficile de croire, dit M. Hilhouse dans sonintéressant mémoire sur le Massarouni , que la tra-dition d’un grand lac intérieur n’ait pas quelquefondement. Voici, selon mes conjectures, ce qui apu donner lieu à l’existence du fabuleux lac de Pa-rime. A une assez grande distance de la chute appe-lée Teboco, les eaux du Massarouni n’offrent pasplus de courant sensible que les eaux calmes d’unlac. Si à une époque plus ou moins éloignée les cou-ches horizontales de la formation granitique de Te-boco ont été parfaitement compactes et sans aucunefissure, les eaux ont dû s’élever à 50 pieds au moinsau dessus de leur niveau actuel, et il se sera forméun vaste lac de 10 à 12 milles de largeur, sur 1500à 2000 milles de longueur (1).» Ce n’est pas seule-
(1) Annales des Voyages, 1836, sept. p. 316.
|169| ment l’étendue de l’inondation supposée qui m’em-pêche d’admettre cette explication. J’ai vu des plaines(Llanos) où, à l’époque des pluies, les inondationsdes affluens de l’Orénoque, par l’effet du relèvementdes contre-pentes du terrain, couvrent annuellementd’eau une surface de près de 400 lieues carrées. Ledédale d’embranchemens entre l’Apure, l’Arauca,le Capanaparo et le Sinaruco (1), disparaît alors enentier; la forme des lits de rivières est effacée, et letout paraît un vaste lac. Mais la localité du mythedu Dorado et de la Parime, appartient historique-ment à une toute autre région de la Guyane, elle ap-partient au sud des monts Pacaraina. Ce sont commeje crois l’avoir prouvé ailleurs (il y a quinze ans),les roches micacées de l’Ucucuamo, le nom du RioParime (Rio Branco), les inondations de ses affluenset surtout l’existence du lac Amucu, voisin du RioRupunuwini ( Rupunuri ), et communiquant par le Pirara avec le Rio Parime qui ont donné lieu à lafable de la Mer Blanche et du Dorado de la Parime.»
J’ai eu la satisfaction de voir que le voyage deM. Schomburgk a entièrement confirmé ces premiers
(1) Voyez les cartes 17 et 18 de mon Atlas géographiqueet physique. La librairie Gide a récemment complété cet at-las, dont l’analyse est jointe à l’Examen critique de l’Histoirede la géographie du Nouveau Continent et des progrès de l’as-tronomie nautique aux XVe et XVIe siècles, ouvrage publié endeux éditions, in-fol. et in-8° .
|170| aperçus. La partie de sa carte qui offre le cours del’Essequibo et du Rupunuri, est entièrement neuveet d’une haute importance pour la géographie. Elleretrace la chaîne de Pacaraina, par 3° 52′ à 4° delatitude; j’avais indiqué sa direction moyenne de 4°à 4° 10′. La chaîne atteint le confluent de l’Esse-quibo et du Rupunuri (1), par les 3° 57′ de lati-tude, et les 60° 23′ de longitude (2). J’avais placéce confluent d’un demi-degré trop au nord. La po-sition du lac Amucu et ses rapports avec le Mahu (Maou) et le Tacutu (Takoto) sont entièrementconformes à ma carte de Colombia, de 1825, etquoique, selon les extraits des manuscrits de M. Schomburgk, dans l’indication des fondemens de sacarte, la mienne ne se trouve pas nommée, la pluslégère comparaison prouve que tout ce qui n’a pasété parcouru par ce voyageur, et ce qui est tracé enlignes ponctuées dans la nouvelle carte jusqu’au RioXuruma (Zuruma) et à San Joacquim do Rio Branco,est copié de celle de 1825. Nous sommes aussi sin-gulièrement d’accord dans la latitude du lac Amucu. Le voyageur la trouve de 3° 33′, j’avais cru devoirm’arrêter à 3° 35′; mais le Caño Pirara (Pirarara)
(1) M. Schomburgk l’appelle, selon la prononciationdes Indiens Macousis, Rupunouni. Il donne comme synony-mes Rupunouri, Rupunuwini et Opununy, les tribus caribes de ces contrées prononçant très difficilement la lettre r. (2) Toujours réduites au méridien de Paris.
|171| qui réunit l’Amucu au bassin du Rio Branco, sortau nord et non pas à l’ouest du lac (1).
Les notions suivantes que je vais traduire dumémoire de M. Schomburgk, jettent quelque lumièresur l’objet qui nous occupe. «Le lac Amucu, dit ce voyageur, est sans contredit le nucleus du lac Parime et de la (prétendue) mer Blanche. Au moisde décembre et de janvier, lorsque nous le visitâ-mes, il avait à peine une lieue de long et était à demi couvert de joncs (cette expression se trouvedéja sur la carte de d’Anville de 1748). Le Pirara sort du lac, à l’ouest-nord-ouest du village indiende Pirara et tombe dans le Maou ou Mahu. Ce der-nier fleuve, selon les renseignemens que j’ai pu re-cueillir, naît au nord de l’arrête de Pacarina, quidans la partie orientale n’a que 1,500 pieds d’éleva-tion. Les sources se trouvent dans un plateau où larivière forme une belle cataracte appelée la Corona. Nous étions sur le point de la visiter, lorsque letroisième jour de cette excursion dans les monta-gnes, l’indisposition d’un de nos compagnons meforça de retourner à la station du lac Amucu. Le
(1) Le Sibarana de ma carte que Hortsmann fait naîtreprès d’une belle mine de cristal de roche un peu au norddu Cerro Ucucuamo, est le Siparouni de la carte de M. Schomburgk . Le Waa-Ecouru de celui-ci, est le Tavaricouru du géographe portugais, Pontes Leme: c’est l’affluent du Rupunuri qui se rapproche le plus du lac Amucu.
|172| Mahu a des eaux noires (couleur de café) et soncourant est plus rapide que celui de Rupunuri. Aumilieu des montagnes parmi lesquelles il se fraie unpassage, il n’a encore que 60 yards de largeur etoffre un aspect très pittoresque. Cette vallée et lesrives du Buroburo, affluent du Siparouni, sont ha-bitées par les Indiens Macousis. Dans le mois d’avril,les savannes sont inondées et offrent le phénomèneparticulier que des eaux, dérivées de deux systèmesdifférens de rivières, se mêlent ensemble. La grandeétendue qu’occupe cette inondation temporaire,peut avoir donné lieu à la fable du lac Parima. Pendant le temps des pluies une communication pareau pourraît être établie dans l’intérieur des terres,de l’Essequibo au Rio Branco et au Grand Parà.Quelques groupes d’arbres placés sur des collines desables, s’élèvent comme des oasis dans les savan-nes, et paraissent à l’époque des inondations, desilots épars dans un lac: ce sont là, sans doute, «ces îles Ipomucena de don Antonio Santos
J’ai trouvé dans les manuscrits de d’Anville, dontles héritiers m’ont obligeamment permis l’examen,que le chirurgien Hortsmann de Hildesheim , qui adécrit ces contrées avec tant de soin, a connu un au-tre lac alpin qu’il place à deux journées de distan-ce au-dessous du confluent du Mahu avec le RioParime (le Tacutu?). C’est un lac à eaux noires,situé sur la cime d’une montagne. Il le distinguetrès bien du lac Amucu, qu’il dit «couvert de |173| joncs.» Les itinéraires de Hortsmann et de Santos,de même que les cartes manuscrites portugaises dudépôt de la marine à Rio-Janeiro, n’offrent au-cune communication permanente entre le Rupunuri et le lac Amucu. Telle est aussi sur les cartes de d’An-ville, le tracé des rivières dans la première éditionde l’ Amérique méridionale de 1778, supérieure,sous ce rapport, à l’édition plus répandue de 1760.Le voyage de M. Schomburgk confirme cette indé-pendance du bassin du Rupunuri et de l’Essequibo,mais l’auteur fait remarquer que «pendant la saisondes pluies, le Rio Waa-Ecouru, affluent du Ru-punuri, communique avec le Caño Pirara. Tel estl’état de ces bassins de rivières peu développées etpresque dépourvues de seuils (d’arètes) propres à lesséparer. Le Rupunuri et le village d’Annay (lat. 3° 56′,long. 60° 56′), sont reconnus aujourd’hui commeformant dans ces contrées désertes, la limite politi-que entre les territoires anglais et brésilien.M. Schomburgk, gravement malade, s’est trouvéforcé de séjourner long-temps à Annay; il fonde laposition chronométrique du lac Amucu, sur lamoyenne des distances lunaires prises (à l’est et àl’ouest) pendant le séjour d’Annay. Les longitudesde ce voyageur sont en général pour ces points dela Parime, près d’un degré plus orientales que leslongitudes de ma carte de Colombia . Je suis loin dejeter des doutes sur le résultat des distances lu- |174| naires d’Annay; mais, je dois faire observer que lecalcul de ces distances devient important, si l’onveut transporter le temps, du lac Amuca à l’Esmé-ralda que j’ai trouvé par les 68° 23′ 19″ de longi-tude. M. Schomburgk a été surpris de rencontrer lesvestiges d’un établissement hollandais sur les ri-ves de l’Essequibo, beaucoup au-dessus de son con-fluent avec le Rupunuri, par les 3° 50′ de latitude,près de l’Inlet Primoso (1). Ce poste était jadis fortifiécontre les incursions des Caraïbes. Il n’est pas sansintérêt de savoir que don Antonio Santos parle decette même habitation hollandaise sur le Haut-Esse-quibo, dans son itinéraire rédigé en 1775. Les éta-blissemens européens étaient alors plus avancésvers le sud et vers l’ouest qu’ils ne le sont aujour-d’hui. On trouve indiqués à cette époque trois che-mins de terre du bassin du Rio Branco au Demerary,celui du Mahu à travers les montagnes au Benamo,affluent du Cuyuni; celui du Caño Pirara au Tavari-couru (Waa-Ecouru), et le chemin du Sarauru quitombe dans le Tacutu, au Rupunuri un peu au suddes montagnes de Cumucumu de la côte de Pon-tes Leme, identiques peut-être avec les montagnes Conocon (Conoconu) de la carte de M. Schom-burgk . Voilà donc, par des explorations modernes, cette
(1) Journal of the geog. Soc. vol. VI, P. I, p. 263.
|175| grande Mer de la Parima, si difficile à faire dispa-raître sur nos cartes, et à laquelle, lors de mon re-tour de l’Amérique, on donnait encore quarantelieues de longueur, réduite au lac Amucu (1) de deuxà trois lieues de circonférence. Des illusions entre-tenues pendant près de deux siècles (une dernièreexpédition espagnole, faite en 1775, pour la re-cherche du Dorado, a coûté la vie à plusieurs cen-taines d’hommes), ont fini par porter quelque fruità la géographie. En 1512, des milliers de soldatsont péri dans l’expédition qu’entreprit Ponce deLeon, pour découvrir la fontaine de jouvence d’unepetite île Bahama, qu’on appelle Bimini, et qu’ontrouve à peine sur nos cartes. Cette expédition con-duisit à la conquête de la Floride, et à la connais-sance du grand courant pélagique, le Gulf-Stream, qui débouche par le canal de Bahama. La soif desrichesses et le désir de rajeunir, le Dorado et unefontaine de jouvence, ont excité presque simultané-ment les passions populaires.

(1) Telle est l’importance que depuis l’antiquité les peu-ples ont mise aux sources des rivières et aux rivières qui sor-tent d’un lac que déja, pendant mon court séjour au for-tin de San Carlos del Rio Negro, un habitant de Barcelos,homme de couleur, me désignait «un petit lac duquel sort le Rio Tacucu ( Tacutu ) en formant, avec une autre rivière(l’Uraricuera), le Rio Branco.» Il confondait seulement le Tacutu avec le Mahu; et regardait le Pirara comme le com-mencement du Mahu.
|176| Dans la séance de la société des Antiquaires, à Londres, on a lu, le 17 novembre 1836, un mé-moire de M. Schomburgk sur les traditions religieu-ses des Indiens Macousis qui habitent le Haut-Mahu et une partie des montagnes de Pacaraina, nationqui par conséquent depuis un siècle (depuis levoyage de l’aventureux Hortsmann), n’a pas changéde site. «Les Macusis, dit M. Schomburgk, croientque le seul homme qui ait survécu à une inondationgénérale, a repeuplé la terre en transformant lespierres en hommes.» Si ce mythe, fruit de l’imagina-tion mobile des peuples, rappelle Deucalion et Pyr-rha, il se présente sous une forme un peu différentechez les Tamanaques de l’Orénoque. Lorsqu’on leurdemande comment le genre humain a survécu à cegrand cataclysme, qui est l’âge de l’eau des Mexi-cains, ils répondent sans hésiter «qu’un homme etune femme se sont sauvés à la cime de la haute mon-tagne de Tamanacu, située sur les rives de l’Asi-veru, et que, jetant derrière eux, au-dessus de leurstêtes, les fruits du palmier Mauritia, ils virent naî-tre des noyaux de ces fruits, des hommes et desfemmes qui repeuplèrent la terre.» A quelques lieuesde l’Encaramada, s’élève, au milieu de la savanne,un rocher appelé Tepu-Mereme, c’est-à-dire la ro-che peinte; il offre des figures d’animaux et des traitssymboliques semblables à ceux que nous avons vusà peu de distance au-dessous de l’Encaramada, prèsde Caycara (latitude 7° 5′ à 7° 40′; longitude 68° 50′ |177| à 69° 45′). Ces mêmes roches sculptées se trouvententre le Cassiquiare et l’Atabapo (latitude 2° 5′à 3° 20′; longitude 69° 70′), et ce qui doit frap-per le plus, 140 lieues vers l’est, dans la solitudede cette même Parime, qui est l’objet de ce mé-moire. J’ai constaté le dernier fait dans le journaldu chirurgien Nicolas Hortsmann (de Hildesheim),dont j’ai eu sous les yeux une copie de la main du célè-bre d’Anville. Ce voyageur simple et modeste écrivaitjour par jour, sur les lieux, ce qui lui paraissait dignede remarque. Il mérite d’autant plus de confianceque, mécontent d’avoir manqué le but de ses re-cherches, le lac Dorado, les pépites d’or et une minede diamans qui ne lui offrait que du cristal de rochetrès limpide, il regarde avec une espèce de dédaintout ce qu’il rencontre sur sa route. En remontantle Rupunuri, là où le fleuve rempli de petites cas-cades, serpente entre les montagnes de Macarana, iltrouve le 16 avril 1749, avant d’arriver dans les en-virons du lac Amucu, «des rochers couverts de fi-gures, ou comme il dit en portugais: de varias le-tras.» On nous a aussi montré près du rocher de Culimacari, sur les bords du Casiquiare, des traitsqu’on disait être des caractères alignés; ce n’étaientcependant que des figures informes, représentantdes corps célestes, des crocodiles, des serpens boaset des instrumens servant à la fabrication de la fa-rine de manioc. Je n’ai point reconnu dans ces ro-ches peintes (piedras pintadas) un arrangement |178| symétrique, ou des caractères régulièrement es-pacés. Le mot de letras, dans le journal du chirur-gien allemand, ne doit donc pas, ce me semble,être pris dans le sens le plus stricte. M. Schomburgk n’a pas été assez heureux pourretrouver ces roches sculptées, vues par Hortsmann,mais il en a décrit d’autres sur la rive de l’Essequibo à la cascade de Warapouta. «Cette cascade, dit-il, n’estpas seulement célèbre à cause de sa hauteur, elle l’estaussi à cause du grand nombre de figures taillées dansla pierre, et semblables à celles que j’ai vues à St.-John,une des îles Vierges et que je ne doute pas être l’ou-vrages des Caraïbes, qui jadis ont peuplé cette par-tie des Antilles. Je fis l’impossible pour briser unede ces roches, qui porte des inscriptions, voulantl’emporter avec moi, mais la pierre était trop dure,et la fièvre m’avait ôté les forces. Ni menaces, ni pro-messes ne pouvaient engager les Indiens à donner unseul coup de marteau contre ces masses pierreuses,vénérables monumens de l’intelligence et de la su-périorité de leurs ancêtres. Ils les croient l’ouvragedu Grand Esprit, et les différentes tribus que nousavons rencontrées, les connaissaient malgré l’éloigne-ment des lieux. La terreur était peinte sur la fi-gure de mes compagnons indiens. Ils semblaientattendre que le feu du ciel tombât sur ma tête.Voyant que je ne pouvais venir à bout de casser unede ces roches sculptées, il fallut me contenter d’enfaire un dessin complet.» Ce dernier parti était |179| sans doute le plus sage, et l’éditeur du Journal an-glais ajoute, à ma grande satisfaction, dans unenote: «Il est à espérer que d’autres ne réussirontpas plus que M. Schomburgk, et qu’aucun voyageur,appartenant à une nation civilisée, ne mettra lamain à la destruction de ces monumens of theuntutored Indian.» Malgré l’étendue des incursions des peuples ca-raïbes et de l’ancienne puissance de cette belle raced’hommes, je ne puis croire que toute cette vaste zone de roches sculptées que je viens d’indiquer etqui traverse une grande portion de l’Amérique mé-ridionale de l’ouest à l’est soit l’ouvrage des Ca-raïbes. Ce sont des traces d’une ancienne civilisationappartenant peut-être à une époque où les races quenous distinguons aujourd’hui étaient inconnues denom et de filiation. Le respect même que partoutl’on porte à ces sculptures grossières des ancêtresprouve que les Indiens d’aujourd’hui n’ont aucuneidée de l’exécution de semblables ouvrages. Il y aplus encore. Entre l’Encaramada et Caycara, sur lesrives de l’Orénoque, ces figures hiéroglyphiquessont souvent placées à de grandes hauteurs sur desmurs de rochers qui ne seraient aujourd’hui acces-sibles qu’en construisant des échafaudages extrê-mement élevés. Lorsqu’on demande aux indigènescomment ces figures ont pu être sculptées, ils ré-pondent en souriant, comme rapportant un faitqu’un homme blanc seul peut ignorer, «que ce fut |180| jadis aux jours des grandes eaux que leurs pèresnaviguaient en canot à cette hauteur.» (1) C’est unrêve géologique adapté à la solution d’un problêmede civilisation très ancienne.


(1) Tableaux de la nature, t. I, p. 240, 2e éd., 1828, chezGide.