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Alexander von Humboldt: „Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804, par Alex. de Humboldt et A. Bonpland; rédigé par Alexandre de Humboldt, avec un Atlas géographique et physique. T. 11 et 12. Paris, chez J. Smith, 1826, 8.°“, in: ders., Sämtliche Schriften digital, herausgegeben von Oliver Lubrich und Thomas Nehrlich, Universität Bern 2021. URL: <https://humboldt.unibe.ch/text/1827-Voyage_aux_regions-1-neu> [abgerufen am 05.02.2023].

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Titel Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804, par Alex. de Humboldt et A. Bonpland; rédigé par Alexandre de Humboldt, avec un Atlas géographique et physique. T. 11 et 12. Paris, chez J. Smith, 1826, 8.°
Jahr 1827
Ort Genf; Paris
Nachweis
in: Bibliothèque universelle des sciences, belles-lettres, et arts 11:35:2 (Juni 1827), S. 177–198; 11:35:3 (Juli 1827), S. 275–297.
Entsprechungen in Buchwerken
Alexander von Humboldt, Relation historique du Voyage aux Régions équinoxiales du Nouveau Continent, 3 Bände, Paris: F. Schoell 1814[–1817], N. Maze 1819[–1821], J. Smith et Gide Fils 1825[–1831], Band 3, 1819[–1821], S. 345–352, 398–400.

Alexander von Humboldt, Essai politique sur l’île de Cuba, Paris: Gide fils 1826, Bd. 1, S. 305–336.
Sprache Französisch
Schriftart Antiqua
Identifikation
Textnummer Druckausgabe: IV.82
Dateiname: 1827-Voyage_aux_regions-1-neu
Statistiken
Seitenanzahl: 45
Zeichenanzahl: 72551

Weitere Fassungen
Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804, par Alex. de Humboldt et A. Bonpland; rédigé par Alexandre de Humboldt, avec un Atlas géographique et physique. T. 11 et 12. Paris, chez J. Smith, 1826, 8.° (Genf; Paris, 1827, Französisch)
Wiadomość o Wyspie Kuba (Warschau, 1827, Polnisch)
Alexander Humboldt on Negro Slavery (Philadelphia, Pennsylvania, 1831, Englisch)
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voyage aux régions équinoxiales du nouveau con-tinent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et1804, par Alex. de Humboldt et A. Bonpland; rédigé par Alexandre de Humboldt, avec un Atlasgéographique et physique. T. 11 et 12. Paris, chezJ. Smith, 1826. 8.°


Il y a long-temps que nous aurions dû rendre comptede cette sixième livraison du voyage aux régions équi-noxiales du nouveau continent (1); non pour l’annon-cer ou le recommander à l’attention du public: toutce qui sort de la plume de Mr. de Humboldt et quiporte son nom, n’a besoin ni d’annonce ni de re-commandation; mais pour en faire jouir par nos ex-traits, au moins en partie, ceux de nos lecteurs quipourroient n’être pas à portée de se procurer l’ouvragelui-même. Les deux volumes dont se compose la sixième li-vraison, renferment la relation du trajet de Mr. de Hum-boldt des côtes de Vénézuela à la Havane; un aperçugénéral de la population des Antilles, comparée à la
(1) La division Sciences et Arts de notre Journal, a déjà présentéde précieux documens physico-météorologiques extraits de ces deuxvolumes. Voyez Bibl. Univ. Sc. et Arts. T. XXXIII, p. 197.
|178| population du Nouveau-Continent, sous les rapportsde la diversité des races, de la liberté personnelle, dulangage et des cultes; un essai statistique sur l’île dede Cuba, dans lequel l’auteur a réuni tout ce que sespropres observations, les renseignemens qui lui ontété fournis par les habitans les plus instruits de l’îleet les documens officiels dont il a eu communication,ont pu lui apprendre sur l’état actuel de cette impor-tante colonie; son voyage par mer, depuis la Havanejusqu’à la ville de Trinidad en suivant les côtes mé-ridionales de l’île; une analyse raisonnée de la cartede l’île de Cuba, et enfin, un grand nombre de notes,dont plusieurs mériteroient par leur étendue le nomde mémoires, et qui contiennent une foule de détailscurieux, relatifs à la zoologie, à la botanique, à lagéographie, à la statistique, aux antiquités et aux lan-gues des deux Amériques. Forcé de faire un choix parmitant d’objets tous également intéressans, nous com-mencerons cet extrait par quelques observations géné-rales de Mr. de Humboldt, sur l’importance de l’îlede Cuba, fondée sur sa position géographique, la fer-tilité de son sol et la nature de sa population, et nousles ferons suivre par la description de la ville de laHavane et de ses environs.
«L’importance politique de Cuba,» dit-il, «n’estpas seulement fondée sur l’étendue de sa surface, quiest de la moitié plus grande que celle d’Haïti, surl’admirable fertilité de son sol, sur ses établissemensde marine militaire et sur la nature d’une population,composée, pour trois cinquièmes, d’hommes libres: |179|elle s’agrandit encore par les avantages de la positiongéographique de la Havane. La partie septentrionalede la mer des Antilles, connue sous le nom de golfedu Mexique, forme un bassin circulaire de plus de250 lieues de diamètre, une Méditerranée à deux issues, dont les côtes, depuis la pointe de la Floride jusqu’aucap Catoche de Yukatan, appartiennent aujourd’huiexclusivement aux confédérations des Etats-Mexicainset de l’Amérique du nord. L’île de Cuba, ou plutôtson littoral entre le cap Saint-Antoine et la ville deMatanzas, placée au débouquement du Vieux-Canal,ferme le golfe du Mexique au sud-ouest, en ne laissantau courant océanique, désigné sous le nom de Gulf-Stream, d’autres ouvertures que vers le sud, un détroitentre le cap Saint-Antoine et le cap Catoche, vers lenord, le canal de Bahama, entre Bahia-Honda et les basfonds de la Floride. C’est près de l’issue septentrionale,là où se croisent, pour ainsi dire, plusieurs grandes routesdu commerce des peuples, qu’est situé le beau port dela Havane, fortifié à la fois par la nature et par de nom-breux ouvrages de l’art. Les flottes qui sortent de ceport, et qui sont en partie construites avec le cedrela etl’acajou de l’île de Cuba, peuvent combattre à l’entréede la Méditerranée mexicaine, et menacer les côtes op-posées, comme les flottes qui sortent de Cadix peuventdominer l’Océan près des colonnes d’Hercule. C’estdans le méridien de la Havane que le golfe du Mexique,le Vieux-Canal et le canal de Bahama communiquentensemble. La direction opposée des courans, et lesagitations de l’atmosphère, très-violentes à l’entrée de |180|l’hiver, donnent à ces parages, sur la limite extrêmede la zone équinoxiale, un caractère particulier.» «L’île de Cuba n’est pas seulement la plus grandedes Antilles (sa surface différant peu de l’Angleterreproprement dite, sans le pays de Galles); elle offreaussi par sa forme étroite et allongée un tel développe-ment de côtes, qu’elle est voisine à la fois d’Haïti et dela Jamaïque, de la province la plus méridionale desEtats-Unis (la Floride) et de la province la plus orien-tale de la Confédération mexicaine (le Yucatan). Cettecirconstance mérite la plus sérieuse attention; car despays qui communiquent par une navigation de dix àdouze jours, la Jamaïque, Haïti, Cuba et les parties mé-ridionales des Etats-Unis (depuis la Louisiane jusqu’enVirginie) renferment près de 2,800,000 Africains. De-puis que Santo-Domingo, les Florides et la Nouvelle-Espagne ont été séparées de la métropole, l’île deCuba ne tient plus que par la communauté du culte,du langage et des mœurs aux pays qui l’avoisinent,pays qui, pendant des siècles, ont été soumis auxmêmes lois.» «La Floride forme le dernier anneau de cette longuechaîne de républiques, dont l’extrémité septentrionaletouche au bassin du Saint-Laurent, et qui s’étend dela région des palmiers à celle des hivers les plus ri-goureux. L’habitant de la Nouvelle-Angleterre regardecomme des dangers publics l’augmentation croissantede la population noire, la prépondérance des états àesclaves (slave states), et la prédilection pour la cul-ture des denrées coloniales; il fait des vœux pour que |181|le détroit de la Floride, limite actuelle de la grandeConfédération américaine, ne soit franchi que dans lesvues d’un commerce libre, fondé sur l’égalité des droits.S’il craint des événemens qui fassent passer la Havanesous la domination d’une puissance européenne plusredoutable que l’Espagne, il n’en désire pas moins queles liens politiques, par lesquels la Lousiane, Pensa-cola et Saint-Augustin de la Floride ont été unis jadisà l’île de Cuba, restent à jamais rompus.» «Une extrême stérilité du sol, le manque d’habitanset de culture ont rendu de tout temps le voisinage dela Floride d’une foible importance pour le commercede la Havane; il n’en est pas de même des côtes duMexique qui, prolongées en demi-cercle, depuis lesports très-fréquentés de Tampico, de Véra-Cruz etd’Alvarado jusqu’au cap Catoche, touchent presque,par la péninsule de Yucatan, à la partie occidentalede l’île de Cuba. Le mouvement commercial entre laHavane et le port de Campêche est très-actif; il aug-mente malgré le nouvel ordre de choses introduit auMexique, parce que le commerce également illiciteavec une côte plus éloignée, celle de Caracas ou deColombia, n’occupe qu’un petit nombre de bâtimens.Dans des temps si difficiles, les approvisionnemens deviandes salées (tajaso), nécessaires à la nourriture desesclaves, se tirent avec moins de danger de Buénos-Ayres et des plaines de Mérida que de celles de Cu-mana, de Barcelone et de Caracas. On sait que, pen-dant des siècles, l’île de Cuba et l’archipel des Phi-lippines, ont puisé, dans les caisses de la Nouvelle- |182|Espagne, les secours nécessaires pour l’administrationintérieure, pour l’entretien des fortifications, des arse-naux et des chantiers (situados de attencion maritima).La Havane, comme je l’ai exposé dans un autre ou-vrage, a été le port militaire de la Nouvelle-Espagne,et a reçu du trésor mexicain, jusqu’en 1808, annuel-lement, plus de 1,800,000 piastres. A Madrid même,on s’étoit habitué, pendant long-temps, à regarderl’île de Cuba et l’archipel des Philippines comme desdépendances du Mexique, situées, à des distances bieninégales, à l’est et à l’ouest de la Véra-Cruz et d’Aca-pulco, mais liées à la métropole mexicaine, alors co-lonie elle-même de l’Europe, par tous les liens du com-merce, de l’assistance mutuelle et des plus anciennesaffections. L’accroissement de la richesse intérieure arendu inutiles peu-à-peu les secours pécuniaires quel’île de Cuba avoit coutume de puiser dans le trésordu Mexique, Cette île est, de toutes les possessions del’Espagne, celle qui a le plus prospéré; le port de laHavane, depuis les troubles de Saint-Domingue, s’estélevé au rang des premières places du monde commer-çant. Un concours heureux de circonstances politiques,la modération des officiers de la couronne, la con-duite des habitans qui sont spirituels, prudens et très-occupés de leurs intérêts, ont conservé à la Havanela jouissance non interrompue de la liberté des échangesavec les nations étrangères. Le revenu des douanes asi prodigieusement augmenté, que l’île de Cuba peutsuffire, non-seulement à ses propres besoins, mais que,pendant le cours de la lutte entre la métropole et les |183|colonies espagnoles du continent, elle a fourni dessommes considérables aux débris de l’armée qui avoitcombattu dans le Vénézuela, à la garnison du châteaude San-Juan d’Ulua et à des armemens maritimes très-dispendieux et le plus souvent inutiles.» «J’ai fait deux séjours dans l’île, l’un de trois moiset l’autre d’un mois et demi; j’ai eu l’avantage de jouirde la confiance des personnes qui, par leurs talens etpar leur position comme administrateurs, propriétairesou négocians, étoient à même de me donner des ren-seignemens sur l’accroissement de la prospérité pu-blique. La protection particulière dont j’ai été honorépar le ministère d’Espagne rendoit cette confiance très-légitime: j’ose me flatter aussi de l’avoir méritée parla modération de mes principes, par une conduite cir-conspecte et par la nature de mes paisibles travaux.Depuis trente ans, le gouvernement espagnol n’a pointentravé, à la Havane même, la publication des docu-mens statistiques les plus précieux sur l’état du com-merce, de l’agriculture coloniale et des finances. J’aicompulsé ces documens, et les rapports que j’ai con-servés avec l’Amérique depuis mon retour en Europem’ont mis en état de compléter les matériaux que j’a-vois recuilli sur les lieux. Je n’ai parcouru, conjoin-tement avec Mr. Bonpland, que les environs de laHavane, la belle vallée des Guines et la côte entre leBatabano et le port de la Trinidad. Après avoir décritsuccinctement l’aspect des lieux et les modifications sin-gulières d’un climat si différent de celui des autres An-tilles, j’examinerai la population générale de l’île, sou |184| area, calculée d’après le tracé le plus exact des côtes,les objets du commerce et l’état du revenu public.» «L’aspect de la Havane, à l’entrée du port, est undes plus rians et des plus pittoresques dont on puissejouir sur le littoral de l’Amérique équinoxiale, au nordde l’équateur. Ce site, célébré par tous les voyageursde toutes les nations, n’a pas le luxe de végétation quiorne les bords de la rivière de Guayaquil, ni la sauvagemajesté des côtes rocheuses de Rio-Janeiro, deux portsde l’hémisphère austral; mais la grâce qui, dans nosclimats, embellit les scènes de la nature cultivée, semêle ici à la majesté des formes végétales, à la vigueurorganique qui caractérise la zone torride. Dans un mé-lange d’impressions si douces, l’Européen oublie ledanger qui le menace au milieu des cités populeusesdes Antilles; il cherche à saisir les élémens diversd’un vaste paysage, à contempler ces châteaux fortsqui couronnent les rochers à l’est du port, ce bassinintérieur, entouré de villages et de fermes, ces pal-miers qui s’élèvent à une hauteur prodigieuse, cetteville à demi-cachée par une forêt de mâts et la voiluredes vaisseaux En entrant dans le port de la Havaneon passe entre la forteresse du Morro (Castillo de losSantos Reyos) et le fortin de San Salvador de la Punta: l’ouverture n’a que 170 à 200 toises de largeur: elleconserve cette largeur pendant ⅗ de mille. Sorti dugoulet, après avoir laissé au nord le beau château de San Carlos de la Cabana et la Casa blanca, on par-vient dans un bassin en forme de trèfle, dont le grandaxe, dirigé du S S O au N N E, à 2 ⅕ de milles de long. |185|Ce bassin communique à trois anses, celles de Regla,de Guanavacoa et d’Atarès, dont la dernière offrequelques sources d’eau douce. La ville de la Havane,entourée de murailles, forme un promontoire limitéau sud par l’arsenal, au nord, par le fortin de la Punta.Au-delà des restes de quelques vaisseaux coulés et dubas-fond de la Luz, on ne trouve plus huit à dix, maisbien encore cinq à six brasses d’eau. Les châteaux de Santo-Domingo, de Atarès et de San-Carlos del Prin-cipe défendent la ville vers l’ouest; ils sont éloignésdu mur intérieur, du côté de la terre, l’un de 660,l’autre de 1240 toises. Le terrain intermédiaire estrempli par les faubourgs de l’Horcon, de Jésus-Maria,Guadalupe et Senor de la Salud qui, d’année en année,rétrécissent davantage le champ de Mars (Campo deMarte). Les grands édifices de la Havane, la cathé-drale, la Casa del Govierno, la maison du comman-dant de la marine, l’arsenal, le Correo ou hôtel despostes, la factorerie du tabac, sont moins remarqua-bles par leur beauté que par la solidité de leur cons-truction: la plupart des rues sont étroites, et leplus grand nombre ne sont point encore pavées.Comme les pierres viennent de la Vcra-Cruz, et queleur transport est extrêmement coûteux, on avoit eu,peu avant mon voyage, l’idée bizarre d’y suppléer enréunissant de grands troncs d’arbres, comme on faiten Allemagne et en Russie, lorsqu’on construit desdigues à travers des endroits marécageux. Ce projet futbientôt abandonné, et les voyageurs récemment arrivésvoyoient avec surprise les plus beaux troncs de Cahoba |186|(d’acajou) enfoncés dans les boues de la Havane. Al’époque de mon séjour, peu de villes de l’Amériqueespagnole offroient, par le manque d’une bonne po-lice, un aspect plus hideux. On marchoit dans la bouejusqu’aux genoux; la multitude de calèches ou volantes, qui sont l’attelage caractéristique de la Havane, lescharrettes chargées de caisses de sucre, les porteursqui coudoyoient les passans, rendoient fàcheuse ethumiliante la position d’un piéton. L’odeur du tasajo, ou de la viande mal séchée empestoit souvent les maisonset les rues tortueuses. On assure que la police a remé-dié à ces inconvéniens, et qu’elle a fait, dans ces der-niers temps, des améliorations très-sensibles dans la pro-preté des rues. Les maisons sont plus aérées, et la Callede los Mercadorès offre un bel aspect. Ici, comme dansnos villes d’Europe les plus anciennes, un plan de ruesmal tracé ne peut se corriger qu’avec lenteur.» «Il y a deux belles promenades, l’une (la Alamada)entre l’hospice de Paula et le théâtre, dont l’intérieura été décoré en 1803 avec beaucoup de goût par unartiste italien, Mr. Peruani; l’autre, entre le Castillode la Punta et le Puerto de la Muralla. La dernière,appelée aussi le passeo extra muros, est d’une fraî-cheur délicieuse; après le coucher du soleil, elle estfréquentée par des voitures. Elle a été commencée parle marquis de la Torre, celui de tous les gouverneursde l’île qui ait donné la première et la plus heureuseimpulsion à l’amélioration de la police et du régimemunicipal. Don Luis de las Casas, dont le nom estresté également cher aux habitans de la Havane, et le |187|comte de Santa-Clara, ont agrandi ces plantations.Près du Campo de Marte se trouve le jardin bota-nique, bien digne de fixer l’attention du gouvernement,et un autre objet, dont l’aspect afflige et révolte à lafois, les baraques devant lesquelles sont exposés envente les malheureux esclaves. C’est dans la promenadeextra muros qu’on a placé, depuis mon retour enEurope, une statue en marbre du roi Charles III. Celieu avoit d’abord été destiné à un monument de Chris-tophe Colomb, dont on a porté les cendres, après lacession de la partie espagnole de St.-Domingue, àl’île de Cuba. Les cendres de Fernand Cortez ayantété transférées, la même année, à Mexico, d’une égliseà une autre, on a vu donner de nouveau la sépulture, àune même époque, à la fin du dix-huitième siècle, auxdeux plus grands hommes qui ont illustré la conquêtede l’Amérique.» «Un palmier des plus majestueux de cette tribu, la Palma rcal, donne au paysage, dans les environs dela Havane, un caractère particulier. C’est l’Oreodoxaregia de notre description des palmiers américains:son tronc élancé, mais un peu renflé vers le milieu,s’élève à soixante ou quatre-vingts pieds de hauteur; sapartie supérieure, luisante, d’un vert tendre, et nou-vellement formée par le rapprochement et la dilatationdes pétioles, contraste avec le reste, qui est blanchâtreet fendillé. C’est comme deux colonnes qui se sur-montent. La Palma real de l’île de Cuba a des feuillespanachées qui montent droit vers le ciel, et ne sontrecourbées que vers la pointe. Le port de ce végétal |188|nous rappeloit le palmier Vadgiai qui couvre les ro-chers dans les cataractes de l’Orénoque, et balanceses longues flèches au-dessus d’un brouillard d’écume.Ici, comme partout où la population se concentre, lavégétation diminue. Autour de la Havane, dans l’am-phithéâtre de Regla, ces palmiers, qui faisoient mesdélices, disparoissent d’année en année. Les endroitsmarécageux, que je voyois couverts de Bambousacées,se cultivent et se dessèchent. La civilisation avance;et l’on assure qu’aujourd’hui la terre, plus dénuée devégétaux, offre à peine quelques traces de sa sauvageabondance. De la Punta à San-Lazaro, de la Cabanaà Regla, et de Regla à Atarès, tout est couvert de mai-sons; celles qui entourent la baie sont d’une construc-tion légère et élégante. On en trace le plan, et on lescommande aux Etats-Unis, comme on commande unmeuble. Tandis que la fièvre-jaune règne à la Havane,on se retire dans ces maisons de campagne et sur lescollines eutre Regla et Guanavacoa, où l’on jouit d’unair plus pur. A la fraîcheur de la nuit, lorsque lesbateaux traversent la baie et laissent derrière eux, parla phosphorescence de l’eau, de longues traînées delumière, ces sites agrestes offrent, aux habitans quifuient le tumulte d’une ville populeuse, de charmanteset paisibles retraites. Pour bien juger les progrès dela culture, les voyageurs doivent visiter les petites cha-caras de maïs et d’autre plantes alimentaires, les ananas alignés dans les champs de la Cruz de Piedra, et lejardin de l’évêque (Quinta del Obisbo), qui est devenu,dans ces derniers temps, un endroit délicieux.» |189| «La ville de la Havane proprement dite, entouréede murailles, n’a que 900 toises de long et 500 toisesde large, et cependant, plus de 44,000 ames, dont26,000 nègres et mulâtres, se trouvent entassées dansune enceinte si étroite. Une population presque éga-lement considérable s’est refugiée dans les deux grandsfaubourgs de Jésus-Maria et de la Salud. Ce dernierne mérite pas tout-à-fait le beau nom qu’il porte; latempérature de l’air y est sans doute moins élevée quedans la cité, mais les rues auroient pu être plus largeset mieux tracées. Les ingénieurs espagnols depuis trenteans, font la guerre aux habitans des fauxbourgs ou arrabales: ils prouvent au gouvernement que les mai-sons sont trop rapprochées des fortifications, et quel’ennemi pourroit s’y loger impunément. On n’a pasle courage de démolir les faubourgs et de chasser unepopulation de 28,000 habitans réunis dans la Salud seule. Depuis le grand incendie de 1802, ce dernierquartier a été considérablement agrandi: on construisitd’abord des baraques, et peu-à-peu ces baraques de-vinrent des maisons. Les habitans des arrabales ontprésenté plusieurs projets au Roi, d’après lesquels onpourroit les comprendre dans la ligne des fortifica-tions de la Havane, et légaliser leur possession, quin’est fondée jusqu’ici que sur un consentement tacite.On voudroit conduire un large fossé de la Puente deChaves, près du Matadero, à San-Lazaro, et faire dela Havane une île. La distance est à peu près de 1200toises, et déjà la haie se termine entre l’arsenal et leCastillo de Atarès, dans un canal naturel, bordé de |190|Mangliers et de Cocolloba. Par ce moyen, la villeauroit, vers l’ouest, du côté de la terre, une triplerangée de fortifications; d’abord, extérieurement, lesouvrages d’Atarès et du Principe, placés sur des émi-nences, puis le fossé projeté, et enfin la muraille etl’ancien chemin couvert du comte de Santa-Clara, quia coûté 700,000 piastres. La défense de la Havane, versl’ouest, est de la plus haute importance; aussi long-temps que l’on reste maître de la ville proprement diteet de la partie méridionale de la baie, le Morro etla Cabana, dont l’un exige 800, l’autre 2000 dé-fenseurs, sont imprenables, parce qu’on peut y por-ter les vivres de la Havane et compléter la garnisonlorsqu’elle essuie des pertes considérables. Des ingé-nieurs français très-instruits, m’ont assuré que l’en-nemi doit commencer par prendre la ville pour bom-barder la Cabana, qui est une belle forteresse; maisdans laquelle la garnison, enfermée dans les casemates,ne résisteroit pas long-temps à l’insalubrité du climat.Les Anglais ont pris le Morro sans être maîtres de laHavane, mais alors la Cabana et le Fort n.° 4 qui do-minent le Morro n’existoient pas encore. Au sud et àl’occident (les Castillos de Atarès y del Principe), et labatterie de Santa-Clara sont les ouvrages les plus im-portans.» Après avoir examiné l’étendue, le climat et la cons-titution géologique de l’île de Cuba. Mr. de Humboldtse livre à des recherches très-étendues sur la popula-tion primitive de cette île et la destruction de la raceindigène; sur sa population actuelle et l’accroissement |191|dont elle seroit susceptible; enfin, sur le rapport desdiverses classes de ses habitans, et sur la condition desesclaves noirs dans cette colonie. Nous désirerions pou-voir transcrire ce morceau en entier, mais les limitesde notre journal nous obligent à nous borner à la ci-tation suivante. »Dans aucune partie du monde où règne l’esclavage,les affranchissemens ne sont aussi fréquens que dans l’îlede Cuba. La législation espagnole, loin de les empêcherou de les rendre onéreux, comme font les législationsanglaises et françaises, favorise la liberté. Le droit qu’atout esclave de buscar amo (de changer de maître), oude s’affranchir, s’il peut restituer le prix d’achat, le sen-timent religieux qui inspire à beaucoup de maîtres aisésl’idée de donner par un testament la liberté à un cer-tain nombre d’esclaves, l’habitude d’entretenir unemultitude de noirs pour le service de la maison, lesaffections qui naissent de ce rapprochement avec lesblancs, la facilité du gain pour les ouvriers esclavesqui ne paient à leurs maîtres qu’une certaine sommepar jour pour travailler librement pour eux-mêmes;voilà les causes principales qui font passer tant d’es-claves, dans les villes, de l’état servile à l’état de li-bres de couleur. J’aurois pu ajouter les chances de laloterie et des jeux de hasard, si le trop de confianceen ces moyens hasardeux n’avoit pas souvent les suitesles plus funestes. La position des libres de couleurest plus heureuse à la Havane que chez les nations qui,depuis des siècles, se vantent d’une culture très-avancée. |192|On n’y connoît pas ces lois barbares (1) qui ont étéencore invoquées de nos jours, et d’après lesquellesles affranchis, incapables de recevoir les donations desblancs, peuvent être privés de leur liberté et vendusau profit du fisc s’ils sont convaincus d’avoir donnéasile à des nègres marrons!» «Comme la population primitive des Antilles a en-tièrement disparu (les Zambos Caraïbes, mélange d’in-digènes et de nègres ayant été transportés, en 1796,de l’île Saint-Vincent à celle de Ratan), on doit con-sidérer la population actuelle des Antilles (2,850,000)comme étant composée de sang européen et africain.Les nègres de race pure en forment presque les deuxtiers: les blancs, un sixième, et les races melangées, unseptième. Dans les colonies espagnoles du continenton retrouve les descendans des Indiens qui disparois-sent parmi les mestizos et zambos, mélanges d’Indiensavec les blancs et les nègres; cette idée consolante nese présente pas dans l’archipel des Antilles. L’état dela société y étoit tel, au commencement du XVIe siècle,qu’à de rares exceptions près, les nouveaux colons ne semêlèrent pas plus aux indigènes que ne le font aujour-d’hui les Anglais du Canada. Les Indiens de Cuba, ontdisparu comme les Guanches des Canaries, quoiqu’àGuanabacoa et à Ténériffe, on ait vu se renouveler,il y a 40 ans, des prétentions mensongères dans plu-sieurs familles qui arrachoient de petites pensions au
(1) Arrêt du Conseil Souverain de la Martinique, du 4 juin 1720,Ordonnance du premier mars 1766, § 7.
|193| gouvernement, sous le prétexte d’avoir dans leurs veinesquelques gouttes de sang indien ou guanche. Il n’existeplus aucun moyen de juger de la population de Cubaou d’Haïti du temps de Christophe Colomb. Commentadmettre, avec des historiens d’ailleurs très-judicieux,que l’île de Cuba, lors de sa conquête, en 1511, avoitun million d’habitans (1), et que de ce million il nerestoit, en 1517, que 14,000! Tout ce que l’on trouvede données statistiques dans les écrits de l’évêque deChiapa est rempli de contradictions; et s’il est vrai quele bon religieux dominicain, Fray-Luys Bertran quifut persécuté (2) par les encomenderos, comme le sontde nos temps les méthodistes par quelques planteurs an-glais, a prédit, à son retour, que «les 200,000 Indiensque renferme l’île de Cuba périroient victimes de lacruauté des Européens,» il faudroit, pour le moins,en conclure que la race indigène étoit loin d’être éteinteentre les années 1555 et 1569 (3); cependant, (telleest la confusion parmi les historiens de ces temps),selon Gomara (4), il n’y avoit déjà, dès 1553,plus d’Indiens dans l’île de Cuba. Pour concevoircombien doivent être vagues les évaluations faites par
(1) Albert Hüne, Historisch. philosophische Darstellung des Ne-gersclavenhandels, 1820, T. 1, page 137.(2) Voyez de curieuses révélations dans Juan de Marieta,Hist. detodos los Santos de Espana. Libro VII, p. 174.(3) On ne connoît avec précision que l’époque du retour (1569) deFray-Luis Bertran à San Lucar. Il fut consacré prêtre en 1547.L. c. p. 167 et 175. (Comparez aussi Patriota, T. 2, p. 51.)(4) Hist. de las Indias, fol. XXVII.
|194| les premiers voyageurs espagnols à une époque oùl’on ne connoissoit la population d’aucune pro-vince de la Péninsule, on n’a qu’à se rappeler quenombre des habitans que le capitaine Cook et d’au-tres navigateurs attribuoient à Taïti et aux îles San-dwich (1), dans un temps où la statistique offroitdéjà les comparaisons les plus exactes, varie de 1 à 5.On conçoit que l’île de Cuba, environnée de côtespoissonneuses, auroit, d’après l’immense féconditéde son sol, pu nourrir plusieurs millions de ces In-diens sobres, sans appétit pour la chair des ani-maux, et qui cultivoient le maïs, le manioc, et beau-coup d’autres racines nourrissantes; mais si cette accu-mulation de population avoit eu lieu, ne se seroit-ellepas manifestée par une civilisation plus avancée quecelle qu’annoncent les récits de Colomb? Les peuples
(1) Sur la diminution rapide de la population dans l’archipel desîles Sandwich, depuis le voyage du Capit. Cook, voyez Gilbert-Farquhar Mathison, Narrat. of a visit to Brazil, Peru and theSandwich islands, 1825; p. 439. Nous savons avec quelque certi-tude, par les rapports des missionnaires qui ont changé la face deschoses à Taïti, en profitant des dissentions intérieures, que toutl’archipel des îles de la Société ne renfermoit, en 1818, que13,900 habitans, dont 8000 à Taïti. Doit-on croire aux 100,000qu’on supposoit dans Taïti seul du temps de Cook? L’évêque deChiapa n’a pas été plus vague dans les évaluations de la popula-tion indigène des Antilles que ne le sont des écrivans modernessur la population du groupe des îles Sandwich auxquelles ilsdonnent tantôt 740,000 (Hassel, Hist. stat. almanach fur 1824,p. 384), tantôt 400,000. (Id. Stat. Umriss, 1824, Heft. 3, p. 90).D’après Mr. de Freycinet, ce groupe ne renferme que 264,000.
|195| de Cuba seroient-ils restés au-dessous de la culturedes habitans des îles Lucayes? Quelque activité qu’onveuille supposer aux causes de la destruction, à latyrannie des conquistadores, à la déraison des gouver-nans, aux travaux trop pénibles dans les lavages d’or,à la petite-vérole et à la fréquence des suicides (1),il seroit difficile de concevoir comment, en trente ouquarante ans, je ne dirai pas un million, mais seu-
(1) Cette manière de se pendre par familles entières dans les ca-banes et les cavernes, dont parle Garcilaso, étoit sans doutel’effet du désespoir: cependant, au lieu de gémir sur la barbariedu seizième siècle, on a voulu disculper les conquistadores, en at-tribuant la disparution des indigènes à leur goût pour le suicide. Voyez Patriota, T. 2, p. 50. Tous les sophismes de ce genre setrouvent réunis dans l’ouvrage qu’a publié Mr. Nuix sur l’humanitédes Espagnols dans la conquête de l’Amérique.L’auteur, qui nomme(p. 186) acte religieux et méritoire l’expulsion des Maures sous Phi-lippe III, termine son ouvrage en félicitant (p. 293) les Indiensd’Amérique: «d’être tombés entre les mains des Espagnols, dont laconduite de tout temps a été la plus humaine et le gouvernement leplus sage.» Plusieurs pages de ce livre rappellent «les rigueurs sa-lutaires des dragonades,» et ce passage odieux dans lequel unhomme, connu par son talent et ses vertus privées, Mr. le comtede Maistre (Soirées de Saint-Pétersbourg,T. 2, p. 121), justifiel’inquisition du Portugal, «parce qu’elle n’a fait couler que quel-ques gouttes d’un sang coupable.» A quels sophismes ne faut il pasavoir recours, lorsqu’on veut défendre la religion, l’honneur na-tional ou la stabilité des gouvernemens, en disculpant tout ce qu’ily a eu d’outrageant pour l’humanité dans les actions du clergé, despeuples et des leis! C’est en vain qu’on tenteroit de détruire lepouvoir le plus solidement établi sur la terre, le témoignage del’histoire.
|196| lement trois ou quatre cent mille Indiens, auroient pudisparoître entièrement. La guerre contre le CaciqueHatuey fut très-courte et restreinte à la partie la plusorientale de l’île. Peu de plaintes se sont élevées contrel’administration des deux premiers gouverneurs espa-gnols, Diego Velasquez et Pedro de Barba. L’oppres-sion des indigènes ne date que de l’arrivée du cruelHernando de Soto vers 1539. En supposant, avecGomara, que déjà quinze années plus tard, sous legouvernement de Diego de Majariegos (1554—1564),il n’y avoit plus d’Indiens, on doit nécessairementadmettre que c’étoient des restes très-considérablesde cette peuplade qui se sont sauvés sur des piroguesen Floride, croyant, d’après d’anciennes traditions, re-tourner dans le pays de leurs ancêtres. La mortalitédes nègres esclaves, observée de nos jours dans lesAntilles, peut seule jeter quelque jour sur ces nom-breuses contradictions. L’île de Cuba devoit paroîtretrès-peuplée (1) à Christophe Colomb et à Velasquez, si
(1) Colomb raconte que l’île d’Haïti étoit quelquefois attaquée parune race d’hommes noirs, qui avoit sa demeure plus au sud ou ausud-ouest. Il espéroit les visiter dans son troisième voyage, parceque ces hommes noirs possédoient du métal guanin, dont l’amirals’étoit procuré quelques morceaux dans son second voyage. Ces mor-ceaux, essayés en Espagne, avoient été trouvés composés de 0,63d’or, 0,14 d’argent, et 0,19 de cuivre (Herera, dec. I, lib. 3,cap. 9, p. 79). Balboa découvrit, en effet, cette peuplade noire dansl’isthme du Darien. «Ce conquistador,» dit Gomara (Hist. de l’Inde, fol. XXXIV), «entra dans la province de Quareca: il n’y trouva pasd’or, mais quelques nègres esclaves du seigneur du lieu. Il demanda
|197|elle étoit, par exemple, au degré où les Anglais latrouvèrent en 1762. Les premiers voyageurs se laissenttromper facilement par les rassemblemens que l’appa-rition de vaisseaux européens fait naître sur quelquespoints d’une côte. Or, l’île de Cuba avec les mêmes Ciudades et Villas qu’elle possède aujourd’hui n’avoit,
à ce seigneur d’où il les avoit reçus; on répondit que des gens decette couleur vivoient assez près de là, et qu’on étoit constam-ment en guerre avec eux. Ces nègres,» ajoute Gomara, «étoienttout semblables aux nègres de Guinée, et l’on n’en a pas vu d’autresen Amérique.» Ce passage est extrêmement remarquable. On fai-soit des hypothèses au seizième siècle, comme nous en faisonsaujourd’hui; et Petrus Martyr (Ocean. Dec. III, lib. 1, p. 43) ima-gina que ces hommes, vus par Balboa, les Quarecas, étoient desnoirs éthiopiens qui (latrocinii causa) infestoient les mers et avoientfait naufrage sur les côtes d’Amérique. Mais les nègres du Soudanne sont guère des pirates, et l’on conçoit plus facilement que desEsquimaux, dans leurs nacelles d’outres, aient pu venir en Europe,que des Africains au Darien. Les savans, qui croyent à un mélangede Polynésiens avec les Américains, préféreront considérer lesQuarecas comme de la race des Papoux semblables aux nigritos desPhilippines. Ces migrations tropicales, de l’ouest à l’est, de la partiela plus occidentale de la Polynésie à l’isthme de Darien, offrent degrandes difficultés, quoique les vents soufflent pendant des semainesentières de l’ouest. Avant tout, il faudroit savoir si les Quarecasétoient vraiment semblables aux nègres du Soudan, comme le ditGomara, ou si ce n’étoit qu’une race d’indiens très-basanés (àcheveux plats et lisses) qui infestoient de temps en temps (etavant 1492) les côtes de cette même île d’Haïti devenue de nosjours le domaine des Ethiopiens. Sur le passage des Caraïbes, desîles Lucayes aux Petites-Antilles, sans toucher à aucune desGrandes, voyezl’ouvrage, T. IX, p. 35 et 36.
|198| en 1762, pas au-delà de 200,000 habitans; et, chezun peuple traité comme esclave, exposé à la déraisonet à la brutalité des maîtres, à l’excès du travail, aumanque de nourriture et aux ravages de la petite-vérole,quarante-deux ans ne suffisent pas pour ne laisser surla terre que le souvenir de ses malheurs. Dans plu-sieurs des Petites-Antilles, la population diminue, sousla domination anglaise, de cinq à six pour cent paran; à Cuba, de plus de huit pour cent; mais l’anéan-tissement de 200,000 en quarante-deux ans supposeune perte annuelle de vingt-six pour cent, perte peucroyable, quoique l’on puisse croire que la mortalitédes indigènes de Cuba ait été beaucoup plus grandeque celle des nègres achetés à des prix très-éle-vés (1)
(La suite au prochain cahier).


(1) Le nombre des esclaves enregistrés a été en 1817, à laDominique, de 17,959; à la Grenade, de 28,024; à Sainte-Lucie de 15,893; à la Trinité, de 25,941. En 1820, ces mêmesîles ne comptoient plus que 16,554; 25,677; 13,050 et 23,537 es-claves. Les pertes ont donc été (d’après l’état des régistres), en troisans, de 1/12, 1/11, 1/5, et 1/11. Documens manuscrits communiqués parMr. Wilmot, sous-secrétaire d’état au département des colonies dela Grande-Bretagne. Nous avons vu plus haut qu’avant l’abolition dela traite, les esclaves de la Jamaïque diminuoient de 7000 par an.
|275|

VOYAGES. voyage aux régions équinoxiales du nouveau con-tinent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et1804, par Alex. de Humboldt et A. Bonpland;rédigé par Alexandre de Humboldt, avec un Atlasgéographique et physique. T. 11 et 12. Paris, chezJ. Smith, 1826. 8.°


(Second extrait). Après avoir présenté des renseignemens statistiquesnombreux et détaillés sur le commerce et les produc-tions de Cuba, Mr. de Humboldt termine son Essaipolitique par des considérations pleines de sagesse et dephilantropie sur le commerce des noirs et sur le sortdes esclaves dans les colonies. Nous donuerons ici enentier ce morceau remarquable, qui forme un tout parlui-même, et qui peut fort bien se détacher du restede l’ouvrage. «Je termine ici l’Essai politique sur l’île de Cuba, dans lequel j’ai retracé l’état de cettè importante posses-sion de l’Espagne, tel qu’il est de nos jours. Historiende l’Amérique, j’ai voulu éclaircir les faits et préciserles idées, à l’aide de comparaisons et de tableaux sta-tistiques. Cette investigation presque minutieuse des |276| faits, semble nécessaire dans un moment où, d’un côté,l’enthousiasme qui conduit à une bienveillante crédulité;de l’autre, des passions haineuses qu’importune la sécu-rité des nouvelles républiques, ont donné lieu aux aper-çus les plus vagues et les plus erronnés. D’après le plan demon ouvrage, je me suis abstenu de tout raisonnementsur les chances futures, surla probabilité des changemensque la politique extérieure peut amener dans la situationdes Antilles; j’ai examiné seulement ce qui regarde l’or-ganisation des sociétés humaines; l’inégale répartitiondes droits et des jouissances de la vie; les dangers me-naçans que la sagesse du législateur et la modérationdes hommes libres peuvent éloigner, quelles que soientles formes du gouvernement. Il appartient au voyageurqui a vu de près ce qui tourmente ou dégrade la naturehumaine, de faire parvenir les plaintes de l’infortuneà ceux qui peuvent la soulager. J’ai observé l’état desnoirs dans des pays où les lois, la religion et les habi-tudes nationales tendent à adoucir leur sort; et cepen-dant j’ai conservé, en quittant l’Amérique, cette mêmehorreur de l’esclavage que j’en avois conçue en Europe.C’est en vain, que des écrivains spirituels, pour voilerla barbarie des institutions par les ingénieuses fictionsdu langage, ont inventé les mots de paysans-nègres desAntilles, de vasselage noir et de protection patriarcale: C’est profaner les nobles arts de l’esprit et de l’imagi-nation, que de disculper par des rapprochemens illu-soires, ou des sophismes captieux, les excès qui affli-gent l’humanité et lui préparent de violentes commotions.Croit-on acquérir le droit de se dispenser de lacommi- |277| sération, si l’on compare (1) l’état des noirs avec celui desserfs du moyen âge, avec l’état d’oppression dans lequelgémissent encore quelques classes dans le nord et dansl’est de l’Europe? Ces comparaisons, ces artifices delangage, cette impatience dédaigneuse avec laquelleon repousse, comme chimérique, jusqu’à l’espoir d’unabolissement graduel de l’esclavage, sont des armes inu-tiles dans les temps ou nous vivons. Les grandes ré-
(1) Ces rapprochemens ne tranquillisent que ceux qui, parti-sans secrets de la traite des noirs, cherchent à s’étourdir sur lesmalheurs de la race noire, et se révoltent pour ainsi dire, contretoute émotion qui pourroit les surprendre. Souvent on confondl’état permanent d’une caste, fondé sur la barbarie des lois et desinstitutions, avec les excès d’un pouvoir exercé momentanémentsur quelques individus. C’est ainsi que Mr. Bolingbroke, qui avécu sept ans à Démérary et qui a visité les Antilles; n’hésite pasde répéter: «qu’à bord d’un vaisseau de guerre anglais on donnele fouet plus souvent que dans les plantations des colonies an-glaises.» Il ajoute «qu’en général, on fouette très-pen les nègres,mais qu’on a imaginé des moyens de corrections très-raisonnables,comme de faire manger de la soupe bouillante et fortement poivrée,ou de boire, avec une cuiller très-petite, une solution de sel deglauber.» La traite lui paroît un universal benefit, et il est persuadéque si l’on laissoit retourner aux côtes d’Afrique les nègres qui,pendant vingt ans, ont joui, à Démérary, «de toutes les commo-dités de la vie des esclaves,» ils y feroient une belle recrue et amè-neroient des nations entières aux possessions anglaises.» (Voyageto Demerary, 1807, p. 107, 108, 116, 136). Voilà sans doute une foi de colon bien ferme et bien naïve; cependant Mr. Bolingbroke,comme le prouvent plusieurs autres passages de son livre, estun homme modéré, rempli d’intentions bienveillantes pour lesesclaves.
|278| volutions qu’ont subies le continent de l’Amérique etl’archipel des Antilles, depuis le commencement dudix-neuvième siècle, ont agi sur les idées et sur laraison publique dans les pays même où l’esclavageexiste et commence à se modifier. Beaucoup d’hommessages et vivement intéressés à la tranquillité des îles à sucre et à esclaves sentent qu’on peut, par un libreaccord entre les propriétaires, par des mesures éma-nées de ceux qui connoissent les localités, sortir d’unétat de crise et de malaise dont l’indolence et l’obsti-nation augmenteront les dangers. Je tâcherai de don-ner à la fin de ce chapitre, quelques indications sur lapossibilité de ces mesures, et je prouverai, par des ci-tations tirées de pièces officielles, qu’à la Havane, long-temps avant que la politique extérieure eût pu influeren rien sur les opinions, les autorités locales les plusattachées à la métropole ont montré de temps en tempsdes dispositions favorables à l’amélioration de l’état desnoirs.»
«L’esclavage est sans donte le plus grand de tousles maux qui ont affligé l’humanité, soit qu’on con-sidère l’esclave arraché à sa famille dans le pays na-tal et jeté dans les entrepôts d’un bâtiment né-grier (1) , soit qu’on le considère comme faisant partie
(1) «Si l’on fouette les esclaves,» disoit un des témoins à l’enquèteparlementaire de 1789, «pour les faire danser sur le pont d’un bâ-timent négrier, si on les force à chanter en chœur: messe, messemackerida (que l’on vit gaîment parmi les blancs), cela ne prouve queles soins que nous prenons pour la santé des hommes.» Des soins sidélicats me rappellent que, dans la description d’un auto-da-fé que
|279|du troupeau d’hommes noirs parqués sur le sol desAntilles; mais il y a pour les individus des degrésdans les souffrances et les privations. Quelle distanceentre un esclave qui sert dans la maison d’un hommeriche, à la Havane est à Kingston, ou qui travaillepour son compte, en ne donnant à son maître qu’unerétribution journalière, et l’esclave attaché à une su-crerie! Les menaces par lesquelles on cherche à cor-riger un nègre récalcitrant, font connoître cette échelledes privations humaines. On menace le calessero du ca-fetal; l’esclave qui travaille au cafetal est menacé dela sucrerie. Dans celle-ci, le noir qui a une femme,qui habite une case séparée, qui, affectueux commele sont la plupart des Africains, trouve, après le tra-vail, des soins au milieu d’une famille indigente, a unsort qu’on ne peut comparer à celui de l’esclave isoléet perdu dans la masse. Cette diversité de positionéchappe à ceux qui n’ont pas eu devant leurs yeux lespectacle des Antilles. L’amélioration progressive d’état,dans la caste servile même, fait concevoir comment,dans l’île de Cuba, le luxe des maitres, et la possibilitédu gain par le travail ont pu attirer (1) dans les villes,plus de 80,000 esclaves; comment l’affranchissement,favorisé par la sagesse des lois a pu devenir tellement
je possède, on vante la prodigalité avec laquelle on distribuoit desrafraîchissemens aux condamnés et «cet escalier que les familiers del’inquisition ont fait pratiquer dans l’intérieur du bûcher pour lacommodité des relaxados.»(1) Voyez l’ouvrage, p. 300.
|280|actif qu’il a produit en nous arrêtant à l’époque ac-tuelle, plus de 130,000 libres de couleur. C’est en dis-cutant la position individuelle de chaque classe, enrécompensant d’après l’échelle décroissante des priva-tions, l’intelligence, l’amour du travail et les vertusdomestiques, que l’administration coloniale trouvera lesmoyens d’améliorer le sort des noirs. La philantropiene consiste pas à donner «un peu de morue de pluset quelques coups de fouets de moins;» une véritableamélioration de la classe servile doit s’étendre sur laposition entière, morale et physique de l’homme.
«L’impulsion peut être donnée, par ceux desgouvernemens européens, qui ont le sentiment dela dignité humaine, qui savent que tout ce qui estinjuste porte un germe de destruction; mais cetteimpulsion (il est affligeant de le dire) sera impuis-sante, si la réunion des propriétaires, si les assem-blées ou législatures coloniales, n’adoptent pas lesmêmes vues, n’agissent pas d’après un plan bien con-certé, et dont le dernier but est la cessation de l’es-clavage dans les Antilles. Jusque-là on a beau faireenrégistrer les coups de fouet, diminuer le nombre deceux que l’on peut infliger à la fois, exiger la présencede témoins, nommer des protecteurs des esclaves; tousces réglemens, dictés par les intentions les plus bien-veillantes, sont faciles à éluder. L’isolement des plan-tations rend leur exécution impossible. Ils supposentun système d’inquisition domestique incompatible avecce que l’on appelle dans les colonies «des droits acquis.»L’état d’esclavage ne peut être paisiblement amélioré |281|en son entier que par l’action simultanée des hommeslibres (blancs et de couleur) qui habitent les Antilles;par les assemblées et législatures coloniales; par l’in-fluence de ceux qui, jouissant d’une grande considé-ration morale parmi leurs compatriotes et connoissantles localités, savent varier les moyens d’améliorationd’après les mœurs, les habitudes et la position de cha-que île. C’est en préparant ce travail qui devroit em-brasser, à la fois, une grande partie de l’archipel desAntilles, qu’il est utile de jeter les yeux en arrière,et de peser les événemens par lesquels l’affranchis-sement d’une partie considérable du genre humain aété obtenu en Europe dans le moyen âge. Lorsqu’onveut améliorer sans commotion, il faut faire sortir lesnouvelles institutions de celles même que la barbariedes siècles a consacrées. On aura de la peine à croireun jour qu’il n’existoit, avant 1826, aucune loi qui em-pêchât qu’on ne pût vendre les enfans en bas âge etles séparer de leurs parens, qui défendît la méthodeavilissante de marquer les nègres avec un fer chaud,simplement pour reconnoître plus facilement le bétailhumain. Décréter ces lois pour ôter jusqu’à la possi-bilité d’un outrage barbare; fixer, dans chaque sucrerie,le rapport entre le plus petit nombre de négresses etcelui des nègres cultivateurs; accorder la liberté à cha-que esclave qui a servi quinze ans, a chaque négressequi a élevé quatre ou cinq enfans; affranchir les unsou les autres, sous la condition de travailler un cer-tain nombre de jours au profit de la plantation; donneraux esclaves une part dans le produit net, pour les in- |282|téresser à l’accroissement de la richesse agricole; fixersur le budjet des dépenses publiques une somme des-tinée pour le rachat des esclaves et pour l’améliorationde leur sort; voilà les objets les plus urgens de la lé-gislation coloniale.» «Sur le continent de l’Amérique espagnole, la con-quête, aux Antilles, au Brésil et dans les parties mé-ridionales des Etats-Unis, la traite des noirs ont réuniles élémens de population les plus hétérogènes. Or,ce mélange bizarre d’indiens, de blancs, de nègres,de métis, de mulâtres et de zambos se montre accom-pagné de tous les périls que peuvent engendrer l’ar-deur et le déréglement des passions, à ces époqueshasardeuses où la société, ébranlée dans ses fonde-mens, commence une ère nouvelle. Ce que le principeodieux du système colonial, celui d’une sécurité, fondéesur l’inimitié des castes, a préparé depuis des siècles,éclate alors avec violence. Heureusement le nombre desnoirs étoit si peu considérable dans les nouveaux Etatsdu continent espagnol, qu’à l’exception des ces cruau-tés exercées dans le Vénézuela, où le parti royalisteavoit armé les esclaves, la lutte entre les indépendanset les soldats de la métropole n’a pas été ensanglantéepar les vengeances de la population servile. Les hom-mes de couleur libres (noirs, mulâtres, et mestizos),ont embrassé avec chaleur la cause nationale, et larace cuivrée, dans sa méfiance timide et sa mystérieuseimpassibilité, est restée étrangère à des mouvemensdont elle profitera malgré elle. Les Indiens, long-temps avant la révolution, étoient des agriculteurs pau- |283|vres et libres; isolés par la langue et les mœurs, ilsvivoient séparés des blancs. Si, au mépris des loisespagnoles, la cupidité des corregidores et le régimetracassier des missionnaires entravoient souvent leur li-berté, il y avoit loin de cet état d’oppression et degêne à un esclavage personnel comme celui des noirs,à un servage comme celui des paysans dans la partieslave de l’Europe. C’est le petit nombre de noirs, c’estla liberté de la race aborigène dont l’Amérique a con-servé plus de huit millions et demi sans mélange desang étranger, qui caractérisent les anciennes posses-sions continentales de l’Espagne, et rendent leur si-tuation morale et politique entièrement différente decelle des Antilles, ou, par la disproportion entre leshommes libres et les esclaves, les principes du systèmecolonial ont pu se développer avec le plus d’énergie.Dans cet archipel, comme au Brésil (deux portionsde l’Amérique qui renferment près de trois millionsdeux cent mille esclaves), la crainte d’une réaction dela part des noirs, et celle des périls qui entourent lesblancs, ont été jusqu’à ce jour la cause la plus puis-sante de la sécurité des métropoles et du maintien de ladynastie portugaise. Cette sécurité, par sa nature même,peut-elle être de longue durée? justifie-t-elle l’inac-tion des gouvernemens qui négligent de remédier aumal quand il en est encore temps? j’en doute. Lorsquesous l’influence de circonstances extraordinaires, lescraintes seront affoiblies, et que des pays où l’accumu-lation des esclaves a donné à la société ce mélange fu-neste d’élémens hétérogènes, seront entraînés peut-être |284|malgré eux dans une lutte extérieure, les dissentionsciviles se manifesteront dans toute leur violence; et lesfamilles européenes, innocentes d’un ordre de chosesqu’elles n’ont point créé, seront exposées aux dangersles plus imminens.» «On ne sauroit assez louer la sagesse de la légis-lation dans les nouvelles républiques de l’Amériqueespagnole qui, dès leur naissance, ont été sérieuse-ment occupées de l’extinction totale de l’esclavage.Cette vaste portion de la terre a, sous ce rapport,un avantage immense sur la partie méridionale des.Etats-Unis, où les blancs, pendant la lutte contrel’Angleterre, ont établi la liberté à leur profit, et oùla population esclave, déjà au nombre d’un millionsix cent mille, augmente plus rapidement encoreque la population blanche (1). Si la civilisation sedéplaçoit au lieu de s’étendre; si, à la suite de grandset déplorables bouleversemens en Europe, l’Amérique,entre le cap Hatteras et le Missoury, devenoit le siégeprincipal des lumières de la chrétienté, quel spectacleoffriroit ce centre de la civilisation où, dans le sanc-tuaire de la liberté, on pourroit assister à une ventede nègres après décès, entendre les sanglots des pa-rens qu’on sépare de leurs enfans! Espérons que lesprincipes généreux qui animent depuis long-temps (2)
(1) Voyez l’ouvrage, p. 351.(2) Déjà, en 1769 (quarante-six ans avant la déclaration du con-grès de Vienne, et trente-huit ans avant l’abolition de la traite,décrétée à Londres et à Washington), la chambre des représentans
|285|les législatures dans les parties septentrionales des Etats-Unis, s’étendront peu à peu vers le sud et vers cesrégions occidentales où, par suite d’une loi impru-dente et funeste (1) l’esclavage et ses iniquités ontpassé la chaîne des Alleghanys et les rives du Missi-sipi; espérons que la force de l’opinion publique,le progrès des lumières, l’adoucissement des mœurs,la législation des nouvelles républiques continentaleset le grand et heureux évènement de la reconnoissanced’Haïti par le gouvernement français, exerceront, soitpar des motifs de prévoyance et de crainte, soit pardes sentimens plus nobles et plus désintéressés, uneinfluence heureuse sur l’amélioration de l’état desnoirs dans le reste des Antilles, dans les Carolines,les Guyanes et le Brésil.»
«Pour parvenir à relâcher progressivement les liensde l’esclavage, il faut le plus strict maintien des loiscontre la traite, des peines infamantes prononcéescontre ceux qui l’enfreignent, la formation de tribu-naux mixtes et le droit de visite exercé avec une équi-
de Massachusetts avoit sévi contre the unnatural aud unwarrau-table custom of enslaving mankind. (Voyez Walsh appeal to theUnited-States, 1819, p. 132). L’écrivain espagnol, Avendano, estpeut-être le premier qui s’est élevé avec force, non-seulement contrele commerce des esclaves, abhorré même des Afgangs (Elphinstone,Jour. to the Cabul, p. 245), mais contre l’esclavage en général, etcontre «toutes les sources iniques de la richesse coloniale.» Thesau-rus ind. T. I, tit. 9, cap. 2.(1) Rufus King, speeches on the Missouri Bill. (New-York, 1819). North-American Review, N.° 26, p. 137-168.
|286|table réciprocité. Il est triste sans doute d’apprendreque, par la dédaigneuse et coupable insouciance dequelques gouvernemens de l’Europe, la traite devenueplus cruelle, parce qu’elle est plus occulte, enlèvede nouveau à l’Afrique, depuis dix ans, presque lemême nombre de noirs qu’avant 1807; mais on nesauroit conclure de ce fait l’inutilité, ou, commedisent les partisans secrets de l’esclavage, l’impossi-bilité pratique des mesures bienfaisantes adoptés d’a-bord par le Danemarck, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, et successivement par le reste de l’Europe.Ce qui s’est passé en 1807 jusqu’an moment où laFrance est rentrée dans la possession d’une partie deses anciennes colonies, ce qui se passe de nos jourschez les nations dont les gouvernemens veulent sin-cèrement l’abolition de la traite et de ses abominablespratiques, prouvent la fausseté de cette conclusion.D’ailleurs, est-il raisonnable de comparer numérique-ment les importations d’esclaves de 1825 et de 1806?Avec l’activité qui règne dans toutes les fabriquesindustrielles quel accroissement n’auroit pas pris l’im-portation des nègres dans les Antilles anglaises, etles parties méridionales des Etats-Unis, si la traite,entièrement libre, avoit continué à y déposer de nou-veaux esclaves et avoit rendu superflus les soins pourla conservation et l’augmentation de la populationancienne? Croit-on que le commerce anglais se seroitborné, comme en 1806, à la vente de 53,000; lesEtats-Unis, à la vente de 15,000 esclaves? On sait avecassez de certitude, que les Antilles anglaises seules ont |287|reçu, dans les 106 années qui ont précédé celle de1786, plus de 2,130,000 nègres arrachés des côtesd’Afrique. Au moment de la révolution française, latraite fournissoit (d’après Mr. Norris) 74,000 esclavespar an, dont les colonies anglaises absorboient 38,000;les colonies françaises 20,000. Il seroit facile deprouver que tout l’archipel des Antilles, dans lequelil existe aujourd’hui à peine 2,400,000 nègres et mu-lâtres (libres et esclaves), a reçu, de 1670 à 1825,près de cinq millions d’Africains (negros bozales). Dansces calculs révoltans sur la consommation de l’espècehumaine, on n’a pas tenu compte du nombre desmalheureux esclaves qui ont péri pendant la traversée,ou qui ont été jetés à la mer comme des marchandisesavariées (1). Or, de combien de milliers ne faudroit-il pas augmenter les pertes, si les deux peuples quiont le plus d’ardeur et d’intelligence dans le dévelop-pement de leur commerce et de leur industrie, les An-glais et les habitans des Etats-Unis, avoient continué,depuis 1807, à prendre aussi librement part à la traiteque le font d’autres peuples de l’Europe? Une tristeexpérience a prouvé combien les traités du 15 juillet1814 et du 22 janvier 1815, d’après lesquels l’Es-pagne et le Portugal se réservoient (2) encore «la
(1) Voyez l’ouvrage, p. 351. Voyez aussi l’éloquent discours deMr. le duc de Broglie (28 mars 1822), p. 40, 43, 96.(2) Nos Indiens de Rio-Gaura, quand ils se confessent, avouentqu’ils savent bien que c’est un péché de manger de la chair humaine,mais ils demandent qu’il leur soit permis de s’en déshabituer peu-à
|288|jouissance du commerce des noirs» pendant un cer-tain nombre d’années, ont été funestes pour l’huma-nité.»
«Les autorités locales, ou, pour mieux dire, lesriches propriétaires, formant l’Ayuntamiento de la Ha-vane; le Consulado et la Société patriotique ont montré,en plusieurs occasions (1), des dispositions favorablespour l’amélioration du sort des esclaves. Si le gou-vernement de la métropole, au lieu de redouter jus-qu’à l’apparence des innovations, avoit su tirer partide ces circonstances heureuses et de l’ascendant dequelques hommes de talent sur leurs compatriotes,l’état de la société auroit éprouvé des changemensprogressifs, et, de nos jours, les habitans de l’îlede Cuba jouiroient déjà des améliorations qui ontété discutées il y a trente ans. Les mouvemens deSaint-Domingue, en 1790, et ceux de la Jamïque,en 1798, causèrent de si vives alarmes parmi les hacendados de l’île de Cuba, qu’on débattit avecardeur, dans une Junta economica, ce que l’on pour-roit tenter pour conserver la tranquillité du pays. Onfit des réglemens sur la poursuite des fugitifs (2) qui
peu. Ils désirent d’abord ne manger de la chair humaine qu’une seulefois par mois, puis une fois tous les trois mois, jusqu’à ce qu’ils enaient perdu l’habitude sans s’en apercevoir. (Cartas de los Rev.Padres observantes, N.° 7 manuscrit.) Cette note est en espagnol dansl’ouvrage; nous en avons donné la traduction. R.)(1) Representacion al Rey de 10 de julio de 1799. (Manuscrit).(2) Reglamento sobro los negros cimmarrones de 20 de dec.de 1796. Avant l’année 1788, il y avoit beaucoup de nègres fu-
|289|jusqu’alors, avoit donné lieu aux plus coupables excès;on proposa d’augmenter le nombre des négresses dansles sucreries, de mieux soigner l’éducation des enfans,de diminuer l’introduction des nègres d’Afrique, defaire venir des colons blancs des Canaries et des colonsindiens du Mexique, d’établir des écoles dans lescampagnes pour adoucir les mœurs du bas peuple, etpour mitiger l’esclavage d’une manière indirecte. Cespropositions n’eurent pas l’effet désiré. La cour s’op-posa à tout système de transmigration; et la majoritédes propriétaires, livrée à d’anciennes illusions de sé-curité, ne voulut plus restreindre la traite des nègres,
gitifs (cimmarones) dans les montagnes de Jaruco, où ils étoientquelquefois apalancados, c’est-à-dire où plusieurs de ces malheu-reux formoient, pour leur commune défense, des petits retran-chemens avec des troncs d’arbres amoncelés. Les nègres marrons,nés en Afrique, ou bozales, sont faciles à prendre; car la plupart,dans le vain espoir de trouver la terre natale, marchent jour et nuitvers l’est. Ils sont, lorsqu’on les prend, si exténués de fatigueset de faim, qu’on ne les sauve qu’en leur donnant, pendant plu-sieurs jours, de très-petites quantités de bouillon. Les nègresmarrons-créoles se cachent le jour dans les bois et volent des vivrespendant la nuit. Jusqu’en 1790, le droit de prendre les nègres fu-gitifs n’appartenoit qu’à l’Alcade Mayor provincial, dont la chargeétolt héréditaire dans la famille du comte de Bareto. Aujourd’hui,tous les habitans peuvent saisir les marrons, et le propriétaire del’esclave paie, outre la nourriture, quatre piastres par tête. Si l’onignore le nom du maître, le Consulado emploie le nègre marrondans les travaux publics. Cette chasse aux hommes, qui a donné,tant à Haïti qu’à la Jamaïque, aux chiens de Cuba une funeste cé-lébrité, se faisoit de la manière la plus cruelle avant le réglementque j’ai cité plus haut.
|290|dès que le haut prix des denrées fit naître l’espoird’un gain extraordinaire. Il seroit injuste cependantde ne pas signaler, dans cette lutte entre des inté-rêts privés et des vues d’une sage politique, les vœuxet les principes énoncés par quelques habitans del’île de Cuba, soit en leur nom, soit au nom dequelques corporations riches et puissantes. «L’huma-nité de notre législation,» dit noblement Mr. d’A-rango (1), dans un Mémoire rédigé en 1796, «accordeà l’esclave quatre droits (quatro consuelos), qui sont au-tant d’adoucissemens à ses peines, et que la politiqueétrangère lui a constamment refusés. Ces droits sont,le choix d’un maître moins sévère (2); la faculté dese marier selon son penchant; la possibilité de ra-cheter sa liberté (3) par le travail, ou de l’obtenir
(1) Informe sobre negros fugitívos (de 9 de junio 1796), por DonFrancisco de Arango y Pareno, Oidor honorario y Sindico del Con-sulado. (2) C’est le droit de buscar amo. Dès que l’esclave a trouvé un nou-veau maître qui veut l’acheter, il peut quitter le premier dont ilcroit avoir à se plaindre, tel est le sens et l’esprit d’une loi bienfai-sante, mais souvent éludée, comme le sont toutes les lois qui pro-tègent les esclaves. C’est dans l’espoir de jouir du privilège de buscaramo que les noirs adressent souvent, aux voyageurs qu’ils rencon-trent, une question qui, dans l’Europe civilisée, où l’on vend parfois son vote ou son opinion, ne se fait jamais à haute voix: Quiere Vm comprarme (Voulez-vous m’acheter)?(3) L’esclave, dans les colonies espagnoles, doit être évalué, selon laloi, au prix le plus bas: cette évaluation étoit, à l’époque de monvoyage, selon les localités, de 200 à 380 piastres. Nous avons vuplus haut (p. 351 et 389), qu’en 1825 le prix d’un nègre adulte étoit,
|291|comme rénumération de ses bons services; le droitde posséder quelque chose, et de payer par unepropriété acquise, la liberté de sa femme et de sesenfans (1). Malgré la sagesse et la douceur de la lé-gislation espagnole, à combien d’excès l’esclave nereste-t-il pas exposé dans la solitude d’une plantation
à l’île de Cuba, de 450 piastres. En 1788, le commerce françaisfournissoit le nègre pour 280 à 300 piastres. (Page, Traité d’écono-mie politique des colonies, T. VI, p. 42 et 43). Un esclave coûtoit,chez les Grecs, 300 à 600 dracmes (54 à 108 piastres), lorsque lajournée d’un manœuvre se payoit ⅒ de piastre. Tandis que les loiset les institutions espagnoles favorisent de toutes les manières la manu-mission, le maitre, dans les Antilles non-espagnoles, paye au fisc,pour chaque esclave affranchi, cinq à sept cents piastres!(1) Quel contraste entre l’humanité des plus anciennes lois espa-gnoles concernant l’esclavage et les traces de barbarie qu’on trouve àchaque page dans le Code noir, et dans quelques lois provincialesdes Antilles anglaises! Les lois de Barbados, données en 1688, celledes Bermudes, données en 1730, ordonnent que le maître qui tueson nègre, en le châtiant, ne peut être poursuivi, tandis que lemaître qui tue l’esclave par malice payera dix livres sterling au trésorroyal. Une loi de Saint-Christophe, du 11 mars 1784, commence parces mots: «Whereas some persons have of late been guilty of cuttingof and depriving slaves of their ears,» nous ordonnons que quicon-que aura extirpé un œil, arraché la langue de l’esclave, ou coupéson nez, paiera 500 livres sterling, et sera condamné à six mois deprison.» Je n’ai pas besoin d’ajouter que ces lois anglaises, qui ontété en vigueur il y a trente ou quarante ans, sont abolies et remplacéespar des lois plus humaines. Que n’en puis-je dire autant de la législa-tion des Antilles françaises, où six jeunes esclaves, soupçonnés d’avoirvoulu s’enfuir, ont eu, d’après un arrêt prononcé en 1815, les jar-rets coupés! Voyez aussi plus haut, p. 324 et suiv.
|292|ou d’une ferme, là où un capatez grossier, armé d’uncoutelas (machete) et d’un fouet, exerce impunémentson autorité absolue! La loi ne limite ni le châtimentde l’esclave ni la durée du travail; elle ne prescritpas non plus la qualité et la quantité des alimens (1).Elle permet à l’esclave, il est vrai, d’avoir recoursau magistrat, pour que celui-ci enjoigne au maîtred’être plus équitable: mais ce recours est à peu prèsillusoire; car il existe une autre loi d’après laquelleon doit arrêter et renvoyer au maître chaque esclavequ’on trouve non muni d’une permission, à une lieueet demie de distance de la plantation à laquelle il ap-partient. Comment peut parvenir, devant le magistrat,l’eslave fustigé, exténué par la faim et par les excèsdu travail? S’il y parvient, comment sera-t-il défenducontre un maître puissant qui cite pour témoins lescomplices salariés de ses rigueurs?»
«Je terminerai en citant un autre morceau très-re-marquable extrait de la Representacion del Ayuntamiento consulado y sociedad patriotica, en date du 20juillet 1811. «Dans tout ce qui a rapport aux change-mens à introduire dans l’état de la classe servile, ils’agit beaucoup moins de nos craintes sur la diminu-tion des richesses agricoles que de la sécurité desblancs si facile à compromettre par des mesures im-prudentes. D’ailleurs, ceux qui accusent le consulatet la municipalité de la Havane d’une résistance opi-
(1) Une cédule royale, du 31 mai 1789, avoit tenté de régler lanourriture et le vêtement, mais cette cédule n’a jamais été exécutée.
|293|niâtre oublient que, dès l’année 1799, ces mêmes au-torités ont proposé inutilement qu’on s’ocupât de l’étatdes noirs dans l’île de Cuba (del arreglo de este de-licado asunto). Il y a plus encore: nous sommes loind’adopter des maximes, que les nations de l’Europe,qui se vantent de leur civilisation, ont regardé commeirrécusables; par exemple, celle que, sans esclaves,il ne peut y avoir de colonies. Nous déclarons, au con-traire, que, sans esclaves et même sans noirs, il au-roit pu exister des colonies, et que toute la différenceauroit été dans le plus ou moins de gain, dans l’ac-croissement plus ou moins rapide. Mais, si telle estnotre ferme persuasion, nous devons rappeler aussi àVotre Majesté qu’une organisation sociale, dans laquellel’esclavage s’est une fois introduit comme élément, nepeut être changée avec une précipitation irréfléchie. Noussommes loin de nier que ce fut un mal contraire auxprincipes moraux de traîner des esclaves d’un continentà l’autre; que ce fut une erreur en politique de ne pasécouter les plaintes qu’Orando, le gouverneur d’His-paniola, porta contre l’introduction et l’accumulationde tant d’esclaves à côté d’un petit nombre d’hom-mes libres; mais, lorsque ces maux et ces abus sontdéjà invétérés, nous devons éviter d’empirer notre po-sition et celle de nos esclaves par l’emploi de moyensviolens. Ce que nous vous demandons, Sire, est con-forme au vœu énoncé par un des plus ardens protec-teurs des droits de l’humanité, par l’ennemi le plusacharné de l’esclavage; nous voulons; comme lui, queles lois civiles nous délivrent à la fois des abus et desdangers.»
|294| «C’est de la solution de ce problème que dépendent,dans les seules Antilles, en excluant la république d’Haïti,la sécurité de 875,000 libres (blancs et hommes de cou-leur) (1) et l’adoucissement du sort de 1,150,000 escla-ves. Nous avons démontré qu’elle ne pourra être obte-nue par des moyens paisibles sans la participation desautorités locales, soit assemblées coloniales, soit réunionde propriétaires désignés sous des noms moins redoutéspar les vieilles métropoles. L’influence directe des au-torités est indispensable, et c’est une funeste erreur decroire «qu’on peut laisser agir le temps.» Oui, le tempsagira simultanément sur les esclaves, sur les rapportsentre les îles et les habitans du continent, sur des évé-nemens qu’on ne pourra point maîtriser, lorsqu’on lesaura attendus dans une apathique inaction. Partout oùl’esclavage est très-anciennement établi, le seul accrois-sement de la civilisation influe beaucoup moins sur letraitement des esclaves qu’on ne désireroit pouvoir l’ad-mettre. La civilisation d’une nation s’étend rarementsur un grand nombre d’individus; elle n’atteint pas ceuxqui, dans les ateliers, sont en contact immédiat avecles noirs. Les propriétaires, et j’en ai connu de très-humains, reculent devant les difficultés qui se présen-tent dans de grandes plantations; ils hésitent de trou-bler l’ordre établi, de faire des innovations qui, nonsimultanées, non soutenues, par la législation, ou, ce
(1) Savoir: 452,000 blancs, dont 342,000 dans les deux seu esAntilles espagnoles (Cuba et Portorico) et 423,000 libres de couleur,mulâtres et noirs.
|295|qui seroit un moyen plus puissant, par la volonté gé-nérale, manqueroient leur but et empireroient peut-êtrele sort de ceux qu’on voudroit soulager. Ces considé-rations timides arrêtent le bien chez des hommes dontles intentions sont les plus bienveillantes et qui gé-missent des institutions barbares dont ils ont reçu letriste héritage. Connoissant les circonstances locales,ils savent que, pour produire un changement essentieldans l’état des esclaves, pour les conduire progressi-vement à la jouissance de la liberté, il faut une vo-lonté forte dans les autorités locales, le concours decitoyens riches et éclairés; un plan général dans lequelse trouvent calculés toutes les chances du désordreet les moyens de répression. Sans cette communautéd’actions et d’efforts, l’esclavage, avec ses douleurset ses excès, se maintiendra, comme dans l’ancienneRome (1), à côté de l’élégance des mœurs, du progrèssi vanté des lumières, de tous les prestiges d’une ci-vilisation que sa présence accuse, et qu’il menace d’en-gloutir, lorsque le temps de la vengeance sera arrivé.La civilisation ou un long abrutissement des peuplesne font que préparer les esprits à des événemens futurs;
(1) L’argument tiré de la civilisation de Rome et de la Grèce, en fa-veur de l’esclavage, est très à la mode dans les Antilles, où quelquefoison se plait à l’orner de tout le luxe de l’érudition phylologique. C’estainsi qu’en 1795, dans des discours prononcés au sein de l’assembléelégislative de la Jamaïque, on a prouvé, par l’exemple des éléphansemployés dans les guerres de Phyrrus et d’Annibal, qu’il ne pouvoitêtre blâmabled’avoir fait venir de l’île de Cuba cent chiens et quarantechasseurs pour faire la chasse aux nègres marrons. Bryan Edwards, T. I, p 570.
|296|mais, pour produire de grands changemens dans l’étatsocial, il faut la coïncidence de certains événemensdont l’époque ne peut être calculée d’avance. Telle estla complication des destinées humaines, que ces mêmescruautés qui ont ensanglanté la conquête des deux Amé-riques, se sont renouvelées sous nos yeux, dans destemps que nous croyions caractérisés par un progrèsprodigieux de lumières, par un adoucissement généraldans les mœurs. La vie d’un seul homme a suffi pourvoir la terreur en France, l’expédition de St. Domingue (1),les réactions politiques de Naples et d’Espagne: jepourrois ajouter les massacres de Chio, d’Ipsara, etde Missolonghi, œuvres des barbares de l’Europe orien-tale, que les peuples civilisés de l’ouest et du nordn’ont pas cru devoir empêcher. Dans les pays à es-claves, où une longue habitude tend à légitimer les insti-tutions les plus contraires à la justice, il ne faut comptersur l’influence des lumières, de la culture intellectuelle,de l’adoucissement des mœurs, qu’autant que tous cesbiens accélèrent l’impulsion donnée par les gouver-
(1) North American Review,1821, n.° 30, p. 116. Les luttes avecdes esclaves qui comhattent pour leur liberté ne sont pas seulementfunestes à cause des atrocités qu’elles font naître des deux côtés; ellescontribuent aussi à confondre, lorsque l’affranchissement est con-sommé, tous les sentimens du juste et de l’injuste. «Quelques colonscondamnent à la mort toute la population mâle jusqu’à l’âge de sixaus. Ils affirment que l’exemple qu’ont sous les yeux ceux qui n’ontpas porté les armes, peut devenir contagieux. Ce manque de modéra-tion est la suite des longues infortunes des Colons.» Charault, réflexionssur Saint-Domingue, 1806, p. 16.
|297|nemens, en tant qu’ils facilitent l’exécution des me-sures une fois adoptées. Sans cette action directricedes gouvernemens et des législatures, un changementpaisible n’est point à espérer. Le danger devient sur-tout imminent lorsqu’une inquiétude générale s’est em-parée des esprits, lorsqu’au milieu des dissentions po-litiques dont se trouvent agités des peuples voisins,les fautes et les devoirs des gouvernemens ont été ré-vélés: alors le calme ne peut renaître que par une au-torité qui, dans le noble sentiment de sa force et deson droit, sait maîtriser les événemens en suivant elle-même la carrière des améliorations.